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Un gouvernement laïque au Luxembourg

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Un gouvernement laïque au Luxembourg Julien Becker

Le 4 décembre 2013, un nouveau gouvernement a prêté serment devant le chef de l’État luxembourgeois : le libéral Xavier Bettel, actuel bourgmestre de Luxembourg, succède au social-chrétien Jean-Claude Juncker, en fonction depuis 1995, au poste de Premier ministre. Xavier Bettel est à la tête d’une coalition tripartite, issue des élections du 20 octobre 2013 : on y retrouve le parti libéral (DP, Demokratesch Partei), le parti socialiste (Lëtzebuerger Sozialistesch Aarbechterpartei, LSAP) et les Verts (Déi Gréng). Le parti chrétien-social (Chrëschtlech Sozial Vollekspartei, CSV) est exclu de la participation gouvernementale, pour la première fois depuis 35 ans. On peut parler d’une véritable révolution dans ce pays où l’influence de l’Église catholique demeure importante et où le parti chrétien-social était considéré par beaucoup comme l’un de ses meilleurs relais.

Ce changement de coalition aura naturellement un impact sur les relations Église/État au Grand-Duché. Actuellement, celles-ci sont encore régies par des instruments hérités de la période concordataire (articles organiques de 1802, décret sur les fabriques d’église de 1809) d’une part, et, d’autre part, par des conventions avec les cultes, qui ont notamment permis d’élargir le financement public à de nouvelles communautés. Outre l’Église catholique, sont actuellement conventionnés le culte israélite, l’Église protestante et l’Église protestante réformée, le culte anglican et les Églises orthodoxes grecque, roumaine et serbe.

Le programme de la nouvelle coalition prévoit de dénoncer ces conventions, et de consulter le peuple par voie de référendum, parmi d’autres questions, sur le financement des ministres des cultes. La législation relative aux fabriques d'église sera remplacée par une nouvelle réglementation qui garantira la transparence au niveau du patrimoine et des ressources des églises.

Le gouvernement prévoit également de remplacer les cours de religion et de morale actuellement dispensés dans l’enseignement obligatoire, primaire et secondaire, par un cours unique neutre et harmonisé d’éducation aux valeurs. Jusqu’à présent, seuls un cours de religion catholique et un cours de formation morale et sociale étaient proposés au choix des élèves. Dorénavant, un même enseignement des valeurs devrait être obligatoire pour tous. Pour sa mise en œuvre, le gouvernement peut s’appuyer sur une expérience pilote menée au Neie Lycée : depuis sa création en 2005, ce lycée, un établissement public d’enseignement secondaire, dispense à tous ses élèves un cours unique d’éducation aux valeurs et ne propose pas de cours de religion ou de morale. Cependant, la réorganisation des cours et la formation des enseignants ne sera pas tâche aisée ; en particulier, le sort des actuels enseignants de religion reste incertain.

Le nouveau gouvernement a également annoncé que dès 2014, les célébrations officielles de l’État pour la Fête nationale connaîtraient un acte central à caractère civil : le Te Deum en la cathédrale de Luxembourg devrait perdre son caractère de cérémonie officielle.

L’annonce de ces réformes a, sans surprise, suscité une condamnation de l’Église catholique, par la voix du vicaire-général Erny Gillen, qui s’est ému du caractère unilatéral de la prise de décision. Élément significatif, la compétence des cultes a été réservée au nouveau Premier ministre. Xavier Bettel n’a jamais dissimulé son homosexualité et c’est vraisemblablement en compagnie de son compagnon qu’il devrait assister à divers événements officiels à l’avenir, ce qui représente à coup sûr une autre évolution significative pour la société luxembourgeoise.

Le nouveau gouvernement met également à son programme l’élaboration d’une nouvelle législation en matière de bioéthique. Il prévoit aussi d’assouplir les conditions qui encadrent l’interruption médicale de grossesse. La poursuite de la réforme du droit au mariage pour l’ouvrir à tous les couples indépendamment de leur genre et de leur identité sexuelle fait également partie des projets du gouvernement, qui souhaite permettre l’adoption aux couples de même sexe.

L’avènement du gouvernement Bettel augure d’un changement radical dans la relation de l’État avec les cultes, mais incarne également l’évolution de la place occupée par l’Église catholique au sein de la société luxembourgeoise : accompagne-t-il cette évolution ou l’anticipe-t-il dans une certaine mesure ? La réception des différentes réformes dont le gouvernement a annoncé la réalisation rapide devrait permettre d’éclairer ce point. La volonté de la nouvelle équipe de réduire la place de la religion dans la cité est forte ; certains observateurs estiment d’ailleurs que l’orientation laïque du nouveau gouvernement constitue son principal ciment, les positions des trois partis demeurant assez divergentes sur les thèmes socio-économiques et environnementaux.

Caroline Sägesser (ULB).

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