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Mormonisme, femmes, genres et sexualités

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Qui dit « mormonisme » pense souvent « polygamie ». Pourtant, si le prophète fondateur du mormonisme, Joseph Smith (1805-1844), avait plus de quarante-huit « épouses » la polygamie n’est plus pratiquée par l’Eglise de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours depuis 1890/1904. Face aux législations américaines d’inspiration victorienne, le mormonisme s’est en réalité adapté pour survivre. Seuls les mormons « fondamentalistes » pratiquent encore la polygamie, mais en dehors d’une Eglise mormone qu’ils jugent « apostate », et qui milite activement pour un mariage strictement monogame et hétérosexuel. Au-delà de ce discours institutionnel conservateur, et alors que des théologies féministes se sont développées dans les trois monothéismes, un féminisme mormon est aussi apparu, malgré les rôles de genre très clairement définis et délimités par l’Institution.

Car si Simone de Beauvoir remarquait en 1949 qu’« on ne naît pas femme, on le devient », pour le mormonisme de l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, le genre, soit « les attributs du féminin et du masculin » (Dorlin, 2012), est inscrit dans le marbre de l’éternité. Selon la théologie mormone, femmes et hommes, avant de s’incarner dans des corps mortels terrestres, étaient des esprits qui vivaient dans le monde pré-mortel auprès du Dieu créateur, lui-même un être sexué, un « homme exalté », un « Père céleste », qui a « un corps de chair et d’os ». Incarné-e-s sur terre dans des corps physiques mortels, les individus doivent être fidèles aux commandements divins, clairement définis par l’Eglise mormone, pour gagner leur « exaltation » (déification) dans l’éternité post-mortem.

Dans sa « Déclaration au monde » sur la famille, l’Église mormone souligne que le genre masculin et féminin s’inscrit dans l’éternité de ce temps en trois étapes, pré-mortelle, mortelle et éternelle : « Le genre masculin ou féminin est une caractéristique essentielle de l’identité et de la raison d’être individuelle pré-mortelle, mortelle et éternelle ». Le mariage est une des conditions à l’exaltation. La cérémonie religieuse se déroule au temple, qui n’est ouvert qu’aux mormons les plus pratiquants. Ce mariage est un ‘scellement’ qui lie le couple pour ‘l’éternité’. Si le converti devient ‘saint’ seul, par le baptême, il devient exalté en couple, par le mariage au temple. La ‘famille traditionnelle’ au sein de laquelle les individus sont au service du groupe (De Singly, 2012) est donc à son comble en mormonisme majoritaire : c’est en famille que les individus atteignent le salut. Cette famille mormone ne se conçoit qu’autour d’un couple hétérosexuel et monogame, la polygamie étant abolie depuis 1890, et le mormonisme se fondant en partie sur une tradition herméneutique scripturaire judéo-chrétienne, conservatrice et homophobe, qui fait fi de la critique biblique. Les mormons homosexuels sont donc encouragés à vivre chastes ou en couple hétérosexuel.

Les rôles de genre au sein du couple mormon sont clairement définis par l’Institution. La « Déclaration au monde » affirme que « le père doit présider sa famille » et « pourvoir [à ses] besoins vitaux et à [sa] protection », tandis que « la mère a pour première responsabilité d’élever ses enfants ». Fidèle à sa théologie conservatrice, l’Église mormone américaine participe de la « guerre culturelle » (James Hunter, 1991) qui oppose « traditionalistes » et « progressistes ». Dans les années 1970, l’Institution mobilisa avec succès ses membres contre l’Equal Rights Amendment, une proposition d’amendement à la Constitution américaine qui exprimait le principe d’égalité entre les sexes. En 2008, l’Église mormone encouragea ses fidèles californiens à se mobiliser activement pour le soutien de la Proposition 8, un amendement constitutionnel visant à limiter le mariage aux couples hétérosexuels.

Malgré ce positionnement traditionnaliste, l’Église mormone met en avant les responsabilités que les femmes peuvent avoir en son sein. Mais au-delà du discours institutionnel, l’observation sociologique révèle qu’en mormonisme, la « domination » est « masculine ». Certes les mormones ont, comme tous les fidèles, des responsabilités spécifiques au sein de l’organisation — en cela, le mormonisme hérite du sacerdoce universel protestant. Elles peuvent ainsi être instructrices d’École du dimanche des enfants ou des adolescentes. Elles œuvrent surtout au sein de leur propre organisation, la Société de Secours, qui en plus de sa réunion dominicale à des activités en semaine.

Les femmes mormones ne sont cependant pas indépendantes du sacerdoce strictement masculin dans l’exercice de ces responsabilités, qui leur sont en fait « confiées » par des dirigeants hommes ordonnés à la prêtrise. Au même titre que les enfants et les adolescents, qui ont leurs propres organisations, les mormones sont sous l’autorité d’une prêtrise strictement masculine. Cependant, à un niveau purement bureaucratique-administratif, les femmes mormones peuvent parfois avoir un rôle presque aussi déterminant que celui des hommes, même si elles n’ont pas accès aux postes de direction. Ainsi, tous les apôtres ont des secrétaires, chargé(e)s de recevoir leur courrier, de leur transmette celui qu’ils/elles jugent nécessaires. Ils/elles prennent souvent la liberté d’y répondre en leur nom. Cela leur donne un pouvoir non négligeable. L’historien Michael Quinn (1997) évoque ainsi Clare Middlemiss, secrétaire du président David O. McKay (1873-1970), avec qui les apôtres devaient être en bons termes s’ils voulaient avoir accès au « prophète ». Le jeu bureaucratique, défini par les fonctions administratives des acteurs/actrices, a donc ici préséance sur le jeu purement ecclésiastique, défini par les qualités sacerdotales – ou non –  des acteurs/actrices, donc par définition à domination masculine.

Malgré cette domination masculine évidente en mormonisme, le sociologue doit se garder d’essentialiser « la » femme mormone, alors même que l’Institution, par son discours sur l’éternité du genre, participe fortement de cette essentialisation. Les femmes mormones, ce sont des millions d’individualités « plurielles » (pour reprendre l’expression de Bernard Lahire) qui ne se résument pas seulement au mormonisme. La sociologue Lori Beaman (2001) souligne aussi que chaque mormone « négocie » ses principes religieux face aux réalités de la vie et de ses ambitions. Ainsi, malgré les rôles de mère et d’épouse dans lesquelles une stricte orthodoxie mormone tendrait à les confiner, les femmes mormones sont nombreuses à travailler, l’idéal religieux s’adaptant aux réalités économiques. Cette professionnalisation des femmes mormones est facilitée par une institution qui les encourage fortement à poursuivre des études avant le mariage.

Certaines mormones ont ainsi des carrières importantes, comme Katrina Lantos Sweet, mère de sept enfants et présidente de la Commission des États-Unis sur la Liberté Religieuse Internationale. D’autres, féministes aux marges de l’institution, revendiquent cependant une plus grande égalité/participation en son sein. Ainsi le groupe « Let Women Pray at General Conference » (Laissez les femmes prier à la conférence générale) qui a envoyé plus de 1 600 lettres aux dirigeants de l’Institution demandant à ce que les femmes puissent faire les prières aux conférences générales biannuelles. La demande fut entendue, et une fidèle fit une prière lors de la conférence d’avril 2013. Toutes les revendications « féministes » n’ont cependant pas trouvé les faveurs des dirigeants masculins de l’Église. Des mormones furent exclues suite à leurs positions féministes en matière de droits ou de théologie. En 1979, la militante féministe mormone Sonia Johnson fut excommuniée suite à son engagement en faveur de l’Equal Rights Amendment. L’intellectuelle féministe mormone Janice Allred fut excommuniée en 1995, pour avoir développé une théologie féministe mormone qui accordait une place active à la « Mère céleste ». D’autres mormones quittent l’Église, se sentant marginalisées dans une institution qui insiste tant sur le mariage hétérosexuel monogame comme unique norme. L’anthropologue féministe Janet Bennion (1998) remarque ainsi que la majorité des convertis au groupe fondamentaliste (polygame) des Frères apostoliques unis sont des femmes mormones, souvent célibataires, divorcées ou veuves, à qui la polygamie offre le mariage et une relative indépendance.

Le mormonisme, comme les trois monothéismes dont il est issu, se fonde sur des textes sacrés qui se font parfois l’écho de l’homophobie, du sexisme et du racisme de leurs époques de composition. Ces textes ne dépendent cependant pas uniquement de leurs contextes de rédaction, mais aussi de leurs contextes d’interprétation, soit des lectures institutionnelles et individuelles. Certes, l’institution mormone opte pour une interprétation conservatrice, mais chaque fidèle négocie son mormonisme quotidiennement. Certaines fidèles développent aussi leurs propres interprétations féministes des textes sacrés du mormonisme, au risque de s’en trouver aux marges, voir exclues. Mais l’institution elle-même connaît des évolutions. Prosélyte, il lui faut avoir une certaine respectabilité pour que les portes s’ouvrent à ses jeunes missionnaires. Ainsi, alors qu’en réponse à l’activisme mormon contre le mariage homosexuel, des couples gays s’étaient embrassés devant le temple de Salt Lake City, en novembre 2010, l’Eglise mormone apporta son soutien aux ordonnances municipales visant à la protection des droits des homosexuels en matière d’emploi et de logement, suite à des semaines de discussion avec des organisations LGBT…

Chrystal Vanel (École Pratique des Hautes Études, Paris-Sorbonne).

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