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Le Vatican et la franc-maçonnerie

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Plusieurs événements, dans l’actualité récente, laissent à penser que la franc-maçonnerie redeviendrait une cible privilégiée, tant du Vatican que de milieux ultra-conservateurs proches de l’Eglise catholique. Ainsi, pendant les manifestations organisées en France, durant ces derniers mois, pour s’opposer au mariage pour tous, nombre de slogans visaient en effet, et de manière violente, le rôle supposé des francs-maçons en politique ou la morale qu’ils voudraient imposer à l’ensemble du corps social. Dans la même veine, une manifestation antimaçonnique aux agissements menaçants et aux propos fort haineux avait été réunie, le 24 mai dernier, devant le siège parisien du Grand Orient de France (GODF), rue Cadet. Quelques heures plus tôt, un curé de paroisse à Megève, en Haute-Savoie, par ailleurs connu pour ses positions iconoclastes relatives notamment au mariage homosexuel, avait été démis de ses fonctions à la demande du Vatican en raison de son appartenance active à la franc-maçonnerie.

Le père Pascal Vesin, après avoir fait l’objet de plusieurs courriers anonymes révélant cette appartenance à l’évêque d’Annecy, a avoué auprès de celui-ci qu’il avait en 2001 rejoint une loge du GODF, pourtant généralement jugé comme anticlérical. « Je tiens à cette liberté de pensée et de parole qui m’est inspirée par l’évangile », a-t-il déclaré, rapporte le quotidien Libération, refusant de répondre à l’injonction de son évêque qui exigeait qu’il se conforme à la doctrine de l’Eglise en la matière et quitte la franc-maçonnerie. La Congrégation pour la doctrine de la foi, créée à l’origine pour défendre l’Église romaine des hérésies et qui a de nos jours pour tâche de promouvoir sa doctrine, a ordonné le départ du prêtre — lequel est aujourd’hui éloigné des sacrements, comme le code de droit canon de 1983 l’impose — pour « incompatibilité entre les principes de la franc-maçonnerie et ceux de la foi chrétienne ».

Alors qu’il est manifeste que des prêtres catholiques sont membres de loges maçonniques appartenant à d’autres obédiences, davantage déistes ou théistes, on ne peut que s’étonner que le curé de Megève ait trouvé à concilier son respect des dogmes de l’Eglise catholique romaine, sa foi propre et son appartenance au GODF. L’évolution est patente, ce que montre la déclaration du grand maître de cette obédience traditionnellement promotrice des valeurs de la République et de la laïcité — et historiquement opposée à l’Eglise —, qui a déclaré au sujet de l’affaire Vesin que « l’on peut être prêtre et franc-maçon » et déploré « le profond retour d’un obscurantisme qui n’a plus lieu d’être en République ». Et d’ajouter, dans un courrier adressé le 27 mai dernier aux milliers d’hommes — et désormais de femmes — membres du GODF : « Nous saluons l’attitude courageuse de cet homme de foi qui a trouvé chez nous le chemin de son épanouissement personnel. Faut-il rappeler que ce sont deux pasteurs protestants, Jean-Théophile Désaguliers et James Anderson, qui, proscrivant l’entrée dans les loges d’ ‘athées stupides’ ou de ‘libertins irreligieux’, ont permis à nombre de croyants en Dieu de figurer au sein des Loges. Le Grand Orient de France, prônant la liberté de croire ou de ne pas croire, n’a jamais interdit l’entrée des temples maçonniques à tous ceux qui croient en un Dieu et à l’immortalité de l’âme ».

On s’étonnera moins en revanche de la ferme sentence dans le chef de l’Eglise catholique. Depuis la première condamnation pontificale de la franc-maçonnerie, la Constitution In Eminenti de Clément XII, en 1738, la maçonnerie est à ses yeux suspecte de constituer une hérésie, et tout catholique menacé d’excommunication s’il y appartient. L’ensemble des condamnations pontificales de la maçonnerie qui ont suivi In Eminenti l’ont rappelé, jusqu’à aujourd’hui, même si depuis le code de 1983 les termes sont plus policés, qui parlent d’éloignement des sacrements plutôt que d’excommunication.

In Eminenti, en 1738, contenait déjà en germe tous les griefs qui seront adressés durant deux siècles à la franc-maçonnerie et aux francs-maçons : « Des hommes de toute religion... se lient... par un pacte aussi étroit qu’impénétrable... et s’obligent par un serment prêté sur la Bible et sous de graves peines à cacher dans un silence inviolable tout ce qu’ils font dans l’obscurité du secret ». Le discours antimaçonnique, depuis, a fait du secret le principe même d’existence de l’Institution, c’est-à-dire qu’il n’y a vu rien d’autre que de prétendues visées conspiratrices et une trahison de l’ordre social et politique traditionnel. Et l’objectif de l’Eglise a été de dévoiler tant la doctrine de la maçonnerie que l’appartenance à celle-ci, puisque révéler le secret, c’est postuler qu’on lui enlèverait ainsi sa capacité de nuire.

L’antimaçonnisme théologique élaboré dès 1738 par les papes a nourri l’antimaçonnisme politique, synthétisé à la fin du XVIIIe siècle par l’abbé Augustin de Barruel, qui interpréta dans sa monumentale critique antirévolutionnaire la Révolution française comme un complot ourdi par l’alliance des philosophes, des jacobins et des francs-maçons. L’un n’ira pas sans l’autre par la suite, le jugement sur l’immoralité de la franc-maçonnerie ne servant qu’à renforcer le discrédit sur ce que l’on perçut désormais comme une société politique subversive. L’antimaçonnisme de l’entre-deux-guerres, puis durant la deuxième guerre mondiale et quelquefois encore après, ne sera en réalité qu’un discours appauvri des fantasmes politiques et théologiques qui l’avaient précédé.

Quant au dévoilement de la franc-maçonnerie — et des francs-maçons —, il est devenu une stratégie majeure de l’Eglise à partir de l’encyclique Humanum Genus (1884), dont l’injonction était d’enlever le masque de la franc-maçonnerie, révéler ses doctrines et ses agissements. Le cas du père Vesin s’inscrit dans la même logique. L’anathème brandi durant près de trois siècles ne s’est pas éteint : malgré Vatican II, les motifs de condamnation sont toujours en vigueur, même s’ils sont aujourd’hui interprétés de manière plus restrictive et si l’excommunication n’est de jure plus de mise depuis 1983. L’affiliation à la franc-maçonnerie demeure toutefois, pour un catholique romain, une transgression de la discipline et un péché grave.

En associant la franc-maçonnerie à la face cachée de la société, aux ténèbres, au diable, à la sorcellerie, à l’hérésie, l’Eglise a contribué a en faire un repoussoir qui a puisé dans les fantasmes et les angoisses les plus ancrés de l’inconscient collectif. Ces préjugés ne sont pas effacés, comme en témoignent les éruptions antimaçonniques à l’œuvre notamment en France aujourd’hui, bien au-delà des rangs d’une droite extrême toujours animée par un fantasme qui n’a guère varié depuis plus de deux siècles, en Europe occidentale certes, mais surtout en Europe centrale et orientale, et comme en témoigne le succès spectaculaire des Protocoles des Sages de Sion — un pamphlet violemment antimaçonnique et antijuif — dans les pays musulmans.

Dans un contexte où les débats de société se polarisent de plus en en plus en Europe, avivés par la sécularisation des sociétés européennes et le repli frileux qu’elle suscite auprès des institutions religieuses, les valeurs progressistes que le GODF a publiquement défendues sur des questions éthiques en ont fait une cible de choix pour l’opinion réactionnaire. En outre, dans un contexte de crise morale aigue, où une partie de l’opinion se cherche des boucs émissaires, viser les francs-maçons renvoie à une forme d’habitus antidémocratique, en raison de la fragilité constitutive de l’Ordre maçonnique, lequel a fait le choix de la discrétion et du secret. L’éloignement des sacrements du père Vesin n’est somme toute que logique ; sa présence en franc-maçonnerie, en revanche n’est pas anodine : elle témoigne de ce que, décidément, ce ne sont pas des menaces extérieures, réelles ou fantasmées, qui feront frémir l’Eglise, mais bien ce qu’il se passe en son sein même.

Jean-Philippe Schreiber (ULB).

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