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Le pluralisme religieux de l’Ukraine

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Le pluralisme religieux de l’Ukraine R. Lezhoev

L’Ukraine de la période post-soviétique présente une spécificité remarquable par rapport aux autres sociétés du monde slave ou orthodoxe. Son histoire et son passé récent y ont produit un large pluralisme religieux, officiellement protégé par la loi, mais pourtant source de conflits. Les nouvelles déclinaisons de la liberté religieuse et de la laïcité de l’État pourraient dès lors y être menacées par les pulsions uniformisatrices du pouvoir et des acteurs religieux eux-mêmes.

À la fin du Xe siècle le prince de la Rus’ de Kiev, Volodymyr le Grand, entra dans la chrétienté en choisissant le camp byzantin et orthodoxe. L’énorme statue grise de Volodymyr, avec l’immense croix qu’il tient en main, domine le Dniepr et la ville de Kiev depuis que le tsar Nicolas Ier la fit ériger en 1853 comme souvenir perpétuel du caractère orthodoxe de l’Ukraine. Cependant, terre de frontière entre le monde latin et le monde byzantin, l’Ukraine a vécu un passé de pluralisme religieux, qui a été parfois source de multi-confessionnalité, mais aussi de conflits, dont certains sanglants. Tous les essais de l’uniformiser, conduits dans le passé par le tsarisme et les Soviétiques, ont échoué.

Il faut savoir que la population de l’Ukraine, un pays de même taille que la France et qui compte presque 50 millions d’habitants, est partagée entre une majorité d’Ukrainiens (presque 80% de la population totale) et une forte minorité russe (environ 18 %). Il y a donc aujourd’hui en Ukraine une situation bipolaire, avec une présence russe qui n’a jamais été aussi importante dans l’histoire et qui pèse encore plus, parce qu’elle peut jouir du prestige pluriséculaire de la langue russe, de la russification de l’ère soviétique (la majorité des ukrainophones sont bilingues) et du poids de la Russie dans l’orientation des élites. Ce bipolarisme explique en partie les difficultés du nouvel État à se consolider.

Il y avait aussi en Ukraine une minorité juive dont le nombre a tragiquement diminué pendant la Seconde Guerre mondiale, sans compter une polonité souterraine et inconsciente, due à la multitude de Polonais qui ont été ukrainisés par le tsarisme (cf. D. Beauvois, Le noble, le serf et le révizor, Paris, 1991) ou qui ont dû choisir ce chemin pour se soustraire à la répression soviétique. Les Tatars représentent une minorité musulmane concentrée en Crimée, qui est une République autonome. Dans les régions occidentales l’on trouve de petites minorités d’origine bulgare, roumaine, hongroise, biélorusse, comme des Allemands (descendants des colons du XVIIIème siècle), des gens du voyage (Rom), des Arméniens, des Géorgiens, etc.

La situation politique joue un rôle important dans la complexité ukrainienne ; l’Ukraine est indépendante depuis 1991 et est gouvernée par une classe politique qu’un brillant écrivain ukrainien a défini comme une élite créole (cf. M. Rjabtchouk, Dvi Ukraïny [Les deux Ukraine] Kyïv, 2003). Cette oligarchie, issue de la nomenklatura soviétique, s’est vue projetée, après l’indépendance, d’une dimension régionale vers un niveau international. C’est pourquoi, tout en gardant ses liens économiques et politiques avec les oligarchies russes, l’élite ukrainienne veut conserver son autonomie réelle pour maintenir ses prérogatives et n’est jamais docile envers Moscou, même dans sa composante la plus philo-russe. Cependant, la décision de l’Union européenne d’exclure l’Ukraine du processus d’élargissement de l’Union a poussé, volens nolens, le destin ukrainien vers une recomposition avec ses « frères » russes. Ce qui explique la faillite de la révolution orange et la victoire électorale des Russes et des philo-Russes réunis autour du Parti des Régions de l’actuel président Yanoukovytch.

D’un point de vue religieux, la situation est également complexe. Les forces pro-Russes hésitent beaucoup à se lier à l’Église majoritaire en Ukraine (à laquelle 23,6 % d’Ukrainiens sont affiliés) à savoir l’Église orthodoxe d’Ukraine, Patriarcat de Moscou (EOU-PM), qui est une émanation — formellement autonome depuis 1990 — de l’Église orthodoxe russe. L’EOU-PM a son siège dans le monastère des Grottes de Kiev, considéré comme le berceau de l’orthodoxie slave. Il s’agit d’une entité que les oligarques créoles ne peuvent évidemment pas exploiter entièrement, surtout si on considère que l’EOU-PM voit encore l’Ukraine comme un morceau de la Russie.

La spécificité politico-religieuse de l’Ukraine est qu’il n’y existe pas une seule Église nationale ni de rapport privilégié du pouvoir politique avec une seule Église. En fait, l’EOU-PM doit se confronter avec trois autres Églises qui ont la même aspiration nationale, comme l’Eglise orthodoxe autocéphale ukrainienne (EOAU), née pendant l’éphémère République populaire ukrainienne (1917-1920), puis réprimée par le stalinisme. Elle est liée à une diaspora assez importante, surtout en Amérique du Nord où les communautés ukrainiennes sont nombreuses. La fin de l’URSS a entraîné la renaissance de l’EAOU en Ukraine, tandis qu’une partie du clergé de l’EOU-PM avait entretemps formé, en se détachant du Patriarcat de Moscou, une autre organisation autocéphale : l'Église orthodoxe ukrainienne-Patriarcat de Kiev (EOU-PK). L’EOU-PK (suivie par 15% de la population ukrainienne) a obtenu comme siège la prestigieuse cathédrale de Saint-Volodymyr, bâtie au milieu du XIXème siècle dans le cadre de la reconstruction architectonique de Kiev, voulue par les tsars après le troisième partage de la Pologne pour redonner à la ville la splendeur et le mysticisme d’une « Jérusalem russe ».

Les deux organisations autocéphales, qui utilisent la langue ukrainienne à coté du vieux-slave liturgique, ont fusionné dans un premier temps, poussées aussi par une partie des nouvelles élites nationales qui voyaient d’un bon œil la possibilité de créer une seule Église autocéphale, comme c’est l’habitude dans les pays orthodoxes. Mais très tôt la petite EAOU (dont 1 % des Ukrainiens se déclarent fidèles)  a repris son autonomie. Les deux Églises autocéphales ne sont pas reconnues par les autres Églises canoniques orthodoxes, étant donné surtout la farouche opposition du patriarcat de Moscou à une quelconque reconnaissance.

La quatrième Église, qui se dit nationale et qui, par conséquent, a établi son siège à Kiev, bien qu’elle soit présente surtout dans les régions occidentales de l’Ukraine, est l’Église Unie ou gréco-catholique (ou uniate, mais cette dénomination a souvent une connotation péjorative). Elle peut revendiquer l’adhésion de 7,6 % des Ukrainiens. Il s’agit d’une Église orthodoxe, née avec l’Union de Brest (1596) mais rattachée au catholicisme de Rome, tout en maintenant ses rites et ses spécificités canoniques, comme le mariage des prêtres. Réprimée par les tsars, qui l’ont supprimée en 1836, sa branche occidentale fut aussi dissoute par les Soviétiques en 1948. Après la fin de l’URSS, ses prêtres sont sortis de la clandestinité : ils avaient été rattachés au patriarcat de Moscou, mais avaient continué à célébrer leurs rites en secret dans les maisons privées. Son enracinement dans la sensibilité populaire a donné une force non négligeable à cette Église qui a ressuscité mais que l’EOU-PM ne reconnait pas en tant qu’Église. Aujourd’hui elle est la plus importante des vingt-deux Églises orientales unies à Rome et peut compter sur 2,5 millions de fideles dans le monde. Le recteur de l’Université catholique de Lvov, l’historien Borys Gudzyak (né aux États Unis et venu en Ukraine après l’indépendance, pour aider à la renaissance de l’Église) vient d’être nommé exarque pour les catholiques orientaux de France, du Benelux et de la Suisse, probablement pour tisser des liens avec les élites de l’Europe occidentale.

On peut affirmer qu’il existe une cinquième Église orthodoxe, formée par ceux qui ne déclarent aucune appartenance à une Église spécifique ; il s’agit de 25 % des orthodoxes, 13 % de moins qu’il y a dix ans, ce qui explique une forme de lutte de prosélytisme entre les Églises orthodoxes, même si l’EOU-PM est la seule à avoir gagné ces croyants.

Les communautés juives, catholiques, protestantes et musulmanes bénéficient elles aussi pour leur développement de la fin de l’ère soviétique. Les protestants surtout (qui déjà au XIXe siècle avaient fait des convertis parmi les paysans ukrainiens) ont beaucoup augmenté le nombre de leurs lieux de culte, de communautés, d’établissements scolaires, de ministres du culte (dont plus de la moitié proviennent de l’étranger), ce qui leur a permis d’obtenir l’affiliation de 4 % des Ukrainiens de l’ouest (2 % sur base nationale), tandis que les catholiques ne sont plus que 0,5 % de la population (ils étaient 10 % avant la Révolution russe).

Aujourd’hui, la loi sur la « liberté de conscience et les organisations religieuses » que le nouvel État indépendant s’est donnée dans l’ère postsoviétique est inspirée par la laïcité de l’État et la séparation entre l’État et les Églises ; son contenu avait été préparé avec la Commission Européenne. Dans ce cadre, les deux Églises autocéphales orthodoxes (l’Église orthodoxe autocéphale ukrainienne et l'Église orthodoxe ukrainienne, Patriarcat de Kiev) ont quand même reçu un certain appui de la part des anciens présidents, surtout du leader orange Youchtchenko qui a ainsi en 2008 confié à l’EAOU (malgré les protestations de l’EOU-PM) l’église de saint André, à Kiev, joyau de l’architecture baroque.

Avec l’élection du philo-russe Yanoukovytch, les Églises autocéphales craignent d’être discriminées par le gouvernement, d’autant que Yanoukovytch a qualifié comme étant son confesseur le métropolite de la EOU-PM et que tous les membres de l’actuel gouvernement sont des fidèles de l’EOU-PM (qui voit les Églises autocéphales comme schismatiques). En fait, on peut observer une volonté rampante du gouvernement de contrôler les Églises, une ligne qui a été entamée avec une première modification très récente de la loi sur la liberté religieuse. Les modifications approuvées alourdissent les procédures d’enregistrement et posent des obstacles à la concession de visas pour les représentants étrangers de confessions religieuses. C’est pourquoi l’association des organisations religieuses (AUCCRO) a protesté avec véhémence contre ce vote du Parlement, en demandant sans succès au président de le bloquer par son veto. L’AUCCRO joue un rôle important dans le panorama religieux ukrainien car elle est un lieu de coopération interreligieuse entre toutes les confessions enregistrées ; la même organisation a établi des relations au niveau international et récemment une délégation de l’AUCCRO a été reçue à Bruxelles par la Commission Européenne.

Les données sociologiques sur les croyances des Ukrainiens sont contradictoires : d’un coté il y a une augmentation progressive de ceux qui se déclarent croyants (71,4 % dans une enquête de 2011 du Centre Razmukov, soit 13 % de plus qu’il y a dix ans), ce qui ferait de l’Ukraine un des pays les plus pieux d’Europe. Mais il y a eu aussi une vraie explosion du nombre des communautés religieuses (groupes, paroisses, communautés, etc.), qui est grimpé jusqu’à plus de 35.000 en 2010, soit 29.000 de plus qu’en 1985. Cependant, le pourcentage de ceux qui fréquentent régulièrement les messes est très bas (18 % selon la même enquête) et presque 30 % de ceux qui se définissent comme chrétiens ne croient pas en la vie après la mort. Ce qui démontre l’ambigüité de la renaissance religieuse dans les sociétés post-athées.

Ce processus se déroule en parallèle avec la diffusion d’une laïcité et d’une modernité liées à la globalisation culturelle, dont le mouvement Femen, bien connu à l’étranger, est l’expression la plus bruyante. Le niveau de tolérance religieuse est plutôt élevé : plus de 75 % des Ukrainiens pensent que toutes les religions ont le droit de subsister (et 10 % seulement sont d’avis contraire), malgré le discours public récurrent à propos du problème des sectes, ou du prosélytisme, qui peut être reproché à une vaste gamme de confessions, les protestants en premier lieu, mais aussi les catholiques et les orthodoxes autocéphaliques. Il est intéressant de noter enfin, que le nombre de ceux qui déclarent ne pas croire au pouvoir de protection et thaumaturgique des icones et des amulettes s’est réduit de moitié au cours des 10 dernières années : de 45,8 % à 22,8 % (ceux qui déclarent y croire sont passés de 43,8 à 63,1 %).

Dans cette situation très segmentée, les conflits principaux sont ceux qui affectent les Églises orthodoxes à propos des lieux de culte et de leur propriété ; on a parfois assisté à des confrontations violentes, mais les chefs des Églises essayent surtout de jouir de l’appui du pouvoir politique et des autorités locales (qui ont beaucoup à dire sur le terrain, en termes d’enregistrement, financement, permis de bâtir, etc.) pour atteindre leurs buts. On ne peut exclure, à l’avenir, une nouvelle vague d’affrontements pour le contrôle de paroisses et d’églises.

Les rapports entre gréco-catholiques et catholiques romains ne sont pas non plus toujours faciles: il y a des discussions sur le statut canonique d’une autre petite Église uniate qui existe en Ukraine et sur le rôle des prêtres mariés (le Vatican a récemment incité les gréco-catholiques à s’abstenir d’ordonner des personnes mariées) ; en outre, le métropolite catholique romain d’Ukraine, Mieczyslaw Mokrzycki, vient de communiquer qu’il sera impossible de publier une déclaration conjointe avec les gréco-catholiques sur les affrontements ethnique entre Polonais et Ukrainiens qui ont eu lieu pendant et après la Deuxième Guerre mondiale.

Dans le cadre de l’entremêlement du politique et du religieux, typique de l’idéologie de l‘harmonie entre les deux pouvoirs professée par les Églises nationales orthodoxes, des ballons d’essai ont été lancés fin de 2011 par des représentants de l’EOU-PM pour amender la loi sur l’éducation publique (pour le moment très orientée vers la laïcité de l’État) en permettant d’insérer dans les curriculums scolaires l’enseignement de la religion ; mais les temps ne semblent pas favorables à cette proposition.

De son côté, le président Yanoukovytch avait déclaré en juillet 2010 qu’il est impossible d’avoir un État fort sans l’appui de la foi religieuse. Yanoukovytch a des relations très amicales avec le Patriarche moscovite Kirill, qu’il a rencontré en 2010 et 2011, et qui l’avait traité de fidèle dévoué. Mais en 2012 Yanoukovytch y a mis plus qu’un bémol en évitant de rencontrer Kirill lors de la dernière visite de ce dernier en Ukraine. Ce qui confirme la complexité des relations entre l’élite créole ukrainienne et les pouvoirs russes, y compris religieux.

Selon des observateurs, il est probable qu’à l’avenir le pouvoir politique essayera de se mêler plus lourdement des affaires religieuses pour les instrumentaliser. Les modifications législatives récentes qu’on a citées laissent entrevoir un programme de limitation du prosélytisme, ciblé surtout sur les activités des Églises autocéphales, ainsi que des protestants et des catholiques. Mais sur l’avenir général de toute la société ukrainienne pèse le projet russe de bâtir face à l’Union européenne une Union euro-asiatique, qui devrait recouvrir l’ensemble de l’espace ex-soviétique. Puisque beaucoup d’observateurs craignent que Moscou ne voie cette Union euro-asiatique comme un outil pour réaliser un nouveau russo-centrisme, la décision d’y adhérer ou non aura de lourdes conséquences,  sur la vie religieuse ukrainienne également.

Giuseppe Perri (ULB).

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