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Les Pussy Riots dénoncent la collusion entre l’Eglise orthodoxe et l’Etat en Russie

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Les Pussy Riots dénoncent la collusion entre l’Eglise orthodoxe et l’Etat en Russie Игорь Мухин

La dénonciation, par le groupe féminin punk des Pussy Riots, de la collusion entre Eglise et Etat en Russie est l’occasion de revenir sur les rapports entre l’Eglise orthodoxe et le pouvoir en Russie : la laïcité y est certes inscrite dans la Constitution, mais l’Eglise orthodoxe conserve un statut privilégié dans la loi relative aux cultes. La soumission traditionnelle du pouvoir religieux à l’Etat, héritée de Byzance, demeure une réalité en Russie : l’orthodoxie est inséparable de la Nation russe. L’Etat russe peut dès lors compter sur un soutien inconditionnel de l’Eglise orthodoxe et, inversement, l’Eglise moscovite bénéficie d’un appui politique et d’un prestige considérables.

Le succès des Pussy Riots ne constitue pas le témoignage d’un mouvement pour une laïcisation de la société russe. Il doit se comprendre comme une manifestation, pour le moins inhabituelle et peu « orthodoxe », d’une opposition au régime de Vladimir Poutine. Quel que soit l’avis porté par les uns et les autres sur la prestation de ces militantes et leurs qualités artistiques, ces « punkettes » interrogent sur l’évolution de la société en Russie. Cette affaire est un exemple, parmi d’autres, des difficultés de la démocratisation en Russie et rappelle le rôle particulier de l’Eglise officielle orthodoxe, soumise au pouvoir, que ce soit à l’époque de l’Empire tsariste, de l’Union soviétique ou dans la Russie postcommuniste.

La compromission avec le pouvoir politique des Eglises orthodoxes officielles, en Europe orientale et dans les Balkans, ainsi que les dérives nationalistes de certains de leurs représentants, suscitent peu d’opposition dans les pays concernés. C’est le cas aussi en Russie. Les désormais célèbres Pussy Riots russes ont choisi, de manière symbolique, la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou, proche du Kremlin, pour manifester leur révolte contre le pouvoir autoritaire de Vladimir Poutine et dénoncer l’obscurantisme religieux et la collusion de l’Eglise orthodoxe avec le pouvoir (voir le site qui leur est consacré et leur blog).

L’Eglise orthodoxe de Russie fut toujours une solide alliée du pouvoir, même sous le communisme, depuis la fameuse déclaration du métropolite Serge en 1927 — selon laquelle l’Eglise et les croyants devaient participer à la nouvelle société soviétique. Depuis la chute de l’URSS, l’Eglise a retrouvé sa superbe d’antan. La cathédrale du Christ-Sauveur, détruite par Staline en 1931, a été reconstruite à l’identique entre 1995 et 2000. C’est là le symbole de la restauration de l’orthodoxie comme institution nationale dans la Russie postcommuniste. Les Pussy Riots ont dès lors commis, par leurs « prières », un blasphème à l’égard de l’Eglise, de l’Etat, mais aussi de la Nation.

Les « punkettes » défendent la cause féministe et s’opposent à la société patriarcale et machiste. Elles militent contre le sexisme, le pouvoir corrompu, l'absence des libertés et la violation des droits des minorités sexuelles notamment. Mais leurs chants adressés à la Vierge Marie pour débarrasser la Russie de Poutine, visent aussi la sainte Eglise de Russie, autorité morale et nationale. Leur comportement sacrilège et profanatoire envers l’Eglise, Dieu et la religion a dès lors été sévèrement puni. Elles ont été condamnées pour hooliganisme et incitation à la haine religieuse. La sentence fut sévère : plusieurs années de camp d’emprisonnement et de travail.

Depuis lors, elles ont été accusées des pires crimes — orgies sexuelles, participation à des événements antisémites, etc. Elles sont aussi considérées comme des « sottes », « idiotes » et « écervelées », manipulées par l’étranger, afin de déstabiliser le pays au profit des « ennemis » de la Russie, par le biais des ONG à la solde de l’Occident et de l’Amérique. Décidément, les « punkettes » se retrouvent responsables de biens de maux, comme si manifester son opposition au régime ne pouvait traduire qu’une alliance avec le démon et une trahison avec l’ennemi.

La Constitution russe de 1993 fait mention d’un Etat « laïque », ce qui a étonné plus d’un observateur, compte tenu de la place de l’Eglise orthodoxe au sein de l’Etat. La loi russe de 1997 sur la liberté de conscience et les associations religieuses réaffirme la séparation de l’Eglise et de l’Etat et stipule qu’aucune religion ne peut se prévaloir d’un statut d’Eglise d’Etat. Mais cette loi souligne aussi la contribution spéciale de l’orthodoxie à l’histoire de la Russie, comme élément inaliénable de l’héritage historique, spirituel et culturel commun de la Russie. La mention d’Etat « laïque » implique en réalité que les salaires du clergé ne sont pas à charge de l’Etat. Sinon, l’Eglise orthodoxe de Russie exerce une position dominante et nationale, comme dans les autres pays où l’orthodoxie est la confession majoritaire.

Les pays où l’orthodoxie est dominante ont connu une histoire différente de l’Europe occidentale. L’« Europe orthodoxe » demeura à l’écart de la féodalité, éloignée de la Renaissance, des Lumières, de la laïcisation lente de la société. Cette « autre Europe » se caractérise par des traditions sociopolitiques et des structures théologico-politiques propres. Les traditions « byzantines » entre l’Eglise et l’Etat impliquent notamment la soumission de l’Eglise à l’Etat et l’absence de rivalité entre les pouvoirs spirituel et temporel. Toute autre conception est considérée dans l’orthodoxie comme hétérodoxe ou sectaire.

Depuis le XIXe siècle, l’Eglise « locale » et « autocéphale » (self-government) est considérée comme nationale, voire « ethnique ». Cette conception nationale, l’« ethnophylétisme », fit l’objet d’une condamnation par le patriarcat œcuménique de Constantinople au XIXe siècle (1872), mais en vain. L’histoire de l’orthodoxie au XXe siècle fut par conséquent conditionnée par les conceptions dites « phylétiques », malgré leur condamnation par Constantinople. L’Eglise est, quelles que soient les dispositions constitutionnelles et juridiques, une Eglise « dominante » et nationale, voire d’Etat.

En raison des conceptions phylétiques, l’Eglise orthodoxe est considérée comme le conservatoire de l’âme nationale, l’âme russe en l’occurrence. C’est le cas aussi dans les autres pays où l’orthodoxie est dominante, comme dans les Balkans. L’orthodoxie est perçue comme la protectrice des Nations chrétiennes. L’Eglise orthodoxe occupe dès lors une place privilégiée au sein de l’Etat. Depuis la chute du communisme, la « renaissance chrétienne » fut ainsi indissociable du renouveau de l’orthodoxie.

L’orthodoxie se trouve dès lors aisément instrumentalisée par le pouvoir politique et les partis radicaux, qui y trouvent une source d’inspiration importante afin d’exalter les traditions nationales, voire le nationalisme. Le patriarcat œcuménique de Constantinople condamne régulièrement ces dérives « zélatrices » au sein de l’orthodoxie, comme le nationalisme notamment. Mais le pouvoir du patriarche de Constantinople est limité et absolument sans aucune comparaison avec celui du pape à Rome en ce qui concerne le monde catholique. Les Eglises orthodoxes locales jouissent d’une autonomie importante dans le cadre de la communion.

L’Eglise orthodoxe, « conscience de la nation », « mère de la patrie », jouit d’une autorité morale incontestée. Le patriarche de l’Eglise de Russie, Cyrille Ier, qui accéda au trône patriarcal en 2009, est considéré comme le deuxième personnage de l’Etat, après le président, indépendamment de toute considération constitutionnelle et institutionnelle. L’Eglise est soumise au « César ». Aucune contestation de l’autorité de l’Etat n’est envisageable, que ce soit par l’Eglise ou par les fidèles. L’anticléricalisme et la laïcité constituent dès lors une menace à l’encontre de l’Eglise, mais aussi de l’Etat et de la Nation. Une critique de l’Eglise revient à mettre en cause l’Etat et la Nation, et inversement, la critique de l’Etat constitue un danger pour l’Eglise.

L’orthodoxie est considérée comme la mère de la Nation et l’Eglise officielle moscovite jouit d’une autorité indiscutable. Les Pussy Riots ont ainsi commis un délit impardonnable, envers l’Eglise, mais aussi l’Etat et la Nation. Leur succès est toutefois surtout lié à l’opposition à Vladimir Poutine et ne témoigne pas d’un mouvement ou d’une mouvance anticléricale et laïque spécifique au sein de la population, voire de l’opposition au régime actuel. L’anticléricalisme est en effet considéré, dans le monde orthodoxe, comme une caractéristique de l’Occident catholique, alors que l’Eglise orthodoxe est censée être proche du peuple et de la Nation. Rares sont ceux qui osent dès lors défier la toute puissance de l’Eglise.

L’affaire des Pussy Riots pourrait paraître anecdotique. L’arrestation spectaculaire et la sévérité de la sentence pour ces femmes engagées contre le totalitarisme ont cependant eu un retentissement exceptionnel. Elles posent en effet un problème important qui explique sans doute leurs succès planétaire : la question de la démocratisation et de l’intrusion manifeste du pouvoir religieux dans la société civile en Russie et l’instrumentalisation de l’institution ecclésiastique par le pouvoir politique.

Le modèle de la laïcité que nous connaissons n’est pas véritablement exportable en dehors de l’Europe occidentale. Il est difficilement transposable dans le monde orthodoxe, et cela pour différentes raisons, historiques, mais aussi théologiques et ecclésiologiques. Cependant, la demande de plus de démocratie est réelle, surtout parmi les jeunes générations qui souhaitent définitivement refermer la page du communisme, du totalitarisme et de la langue de bois qui a survécu à la chute de l’idéologie marxiste. Le monde orthodoxe ne connaît pas véritablement d’anticléricalisme, tel que nous le connaissons en Europe occidentale. Ceux qui militent pour plus de démocratie sont conscients cependant que l’édification d’une véritable société civile passe par davantage de séparation entre la religion et la politique, entre l’Eglise et l’Etat.

Les « punkettes » de Moscou ne contestent pas la religion et l’orthodoxie, ou les liens entre l’orthodoxie et la Nation. Elles rejettent l’autoritarisme du pouvoir politique qui instrumentalise l’Eglise pour assurer sa légitimité et la compromission de l’Eglise avec l’Etat. L’Eglise orthodoxe russe, grâce à son statut d’institution nationale, bénéficie en effet de privilèges considérables, en l’absence d’anticléricalisme et d’une véritable tradition laïque. Résultat : l’Etat jouit d’un soutien incomparable auprès des institutions ecclésiastiques, de sorte que le processus de démocratisation se trouve ainsi compromis.

On le constate, l’affaire des Pussy Riots est révélatrice de problèmes profonds qui touchent les aspects les plus divers de la société russe d’aujourd’hui. C’est certainement une des raisons de la sévérité de leur condamnation, tant de la part de l’Etat que de l’Eglise. La véritable fondation d’une société civile en Russie passera cependant inévitablement par ces questions primordiales où les relations entre le spirituel et le temporel jouent un rôle essentiel.

Olivier Gillet (ULB).

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