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Les enseignements de Toulouse de M. Tariq Ramadan

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Le penseur et prédicateur musulman Tariq Ramadan a porté sur les assassinats de Toulouse et Montauban des appréciations qui ont suscité, il faut bien le dire, nombre de réactions indignées. En effet, dans l’analyse qu’a faite Tariq Ramadan des motivations du tueur, Mohamed Merah apparaît comme « un grand adolescent, un enfant, désœuvré, perdu » ; « le problème de Mohamed Merah, écrit-il, n’était ni la religion ni la politique » ; il était un « citoyen français frustré de ne pas trouver sa place, sa dignité, et le sens de la vie dans son pays ». L’explication sociale de M. Ramadan ne peut que surprendre, alors que l’auteur des tueries a lui-même justifié son action au nom d’un « djihad » islamique.

Deuxième motif qu’ont d’aucuns à ne pas partager cette analyse, la difficulté qu’aurait Tariq Ramadan à voir dans l’implacable mission meurtrière de Merah une visée antisémite, produite par son endoctrinement religieux extrémiste. Tariq Ramadan estime, en effet, que l’assassin a tué « juifs, chrétiens, musulmans sans distinction. Il exprime une pensée politique d’un jeune adulte dérouté qui n’est habité ni par les valeurs de l’islam, ni par des pensées racistes ou antisémites ». Et de trouver surprenant que les victimes fussent identifiées comme musulmanes ou juives : « Au nom de quelle logique étrange… les a-t-on différencié(e)s et catégorisé(e)s sur la base leur religion ? », s’étonne Tariq Ramadan. « Impuissant », Merah n’a pu selon lui viser que des « symboles »…

Mohamed Merah apparaît ainsi, dans ce tableau dessiné par le philosophe genevois, comme l’objet d’une terrible frustration, la victime d’un manque de dignité de la France envers l’un de ses fils. « Jeune, désorienté, il a tiré sur des repères qui avaient surtout la force et le sens de leur visibilité. Ni plus ni moins. Un pauvre garçon, coupable et à condamner, sans l’ombre d’un doute, même s’il fut lui-même la victime d’un ordre social qui l’avait déjà condamné, lui et des millions d’autres, à la marginalité, à la non reconnaissance de son statut de citoyen à égalité de droit et de chance ». Pour Tariq Ramadan, le destin de Merah fut très tôt enchaîné à la perception que l’on avait de ses origines. En d’autres termes, c’est dans l’incapacité de la société française à voir en lui autre chose qu’un musulman et un immigré maghrébin, cette irrémédiable altérité, qu’il faut lire les causes de son geste meurtrier, non l’idéologie dont il s’est fait le porte-voix par sa violence meurtrière.

Privilégiant l’explication sociale « post-coloniale », renforcé en cela par une campagne électorale où les réflexes populistes s’égrènent, par une République qui a du mal s’ouvrir à sa diversité, par une laïcité dévoyée, toutes dérives relevées cette semaine par le politologue Philippe Corcuff dans les colonnes de Libération, Tariq Ramadan en arrive à exonérer l’idéologie de l’assassin. Dans une interview au Monde des Religions, il parle de Merah comme « porteur d’une anxiété, d’un mal-être social évident ». Sans nier ni le littéralisme religieux ni « certaines postures radicales violentes marginales », Tariq Ramadan y affirme que « l’essence du problème n’est pas religieux », et qu’il faut se défier d’une hypertrophie du fait religieux qui voile une lecture sociologique des causes, déterminante à ses yeux. L’islam radical, même dévoyé, n’est donc ni le motif ni l’arme du meurtrier.

Dans le même temps, dans un autre de ses articles publié sur son site, Tariq Ramadan ne manque pas de pointer la montée en puissance du salafisme et de son interprétation littéraliste de l’islam, au Maghreb et au Moyen-Orient : si la grande majorité des salafi n’est pas allée plus loin que des jugements théologiques, écrit-il, une minorité « a transformé l’attitude défensive en activisme politique agressif et parfois violent, se donnant le titre de jihadistes salafistes (as-salafiyya al-jihadiyya) » et justifiant la violence envers les non musulmans. Mais ce n’est pas ici pour fustiger l’endoctrinement dont Merah aurait été l’objet : Tariq Ramadan ne l’évoque que pour s’en prendre à un Occident qui encouragerait la salafisme, afin de diviser les sociétés musulmanes.

Ce constat ne peut qu’éclairer la prise de position de M. Ramadan, s’en prenant à l’interdiction d’entrer sur le territoire faite par les autorités françaises à des « savants et personnalités musulmanes » invités par l'Union des Organisation islamiques de France (UOIF), MM. Akrima Sabri, Ayed Bin Abdallah Al Qarni, Safwat Al Hijazi et Abdallah Basfar et ce, après avoir annoncé que MM. Youssouf Al-Qaradhaoui et Ahmed Al Masri n’étaient pas les bienvenus en France. Selon M. Ramadan, ces autorités, en agissant ainsi, entretiendraient « l’amalgame en associant des savants musulmans de renommée mondiale aux dérives violentes et extrémistes de groupuscules que ces derniers ont eux-mêmes condamnés ».

Ce qui ne manque pas de surprendre là non plus quand on lit, dans Le Figaro, qu’Akrima Sabri, un ancien mufti de la mosquée al-Aqsa (Jérusalem), avait annoncé en 2008 qu’« il y a des centaines de femmes qui sont prêtes à se sacrifier pour libérer la terre de Palestine et à sacrifier ce qu'elles ont de plus cher, leurs propres enfants… ; avec le pouvoir de Dieu, nous allons y arriver » ; qu’Ayed Ben Abdallah al-Qarni, dans son livre, La Tahzan, qualifie les juifs de « frères des singes et des porcs » ; que Safwat al-Hijazi, un imam et prédicateur, reconnaissait en 2009 sur al-Nas TV : « Oui, je suis antisémite. Si ce ne sont pas les dirigeants arabes, nous devrons dévorer les juifs avec nos dents » ; qu’enfin, à l'occasion d'un autre congrès de l'UOIF, en 2008, Abdallah Basfar, né en Arabie saoudite, avait légitimé le fait de battre son épouse si elle n'obéissait pas à son mari…

Dans le même temps, sur le site français du Huffington Post, l’écrivain Mohamed Sifaoui rappelait que le plus célèbre des invités de l’UOIF, l’ouléma Youssouf Al-Qaradhaoui, s'était illustré par des propos d'une rare violence antisémite, quand il avait déclaré : « Tout au long de l'histoire, Allah a imposé aux [juifs] des personnes qui les puniraient de leur corruption. Le dernier châtiment a été administré par Hitler. Avec tout ce qu'il leur a fait — et bien qu'ils [les juifs] aient exagéré les faits —, il a réussi à les remettre à leur place. C'était un châtiment divin. Si Allah veut, la prochaine fois, ce sera par la main des croyants [musulmans] ».

A l’inverse de l’analyse faite par Tariq Ramadan des événements de Toulouse et Montauban, le philosophe Abdenour Bidar, membre du comité de rédaction de la revue Esprit, voit en revanche chez Mohamed Merah « l'expression extrême d'une maladie de l'islam lui-même », à savoir une dégénérescence multiforme de cette religion dont les principales dérives seraient : ritualisme, formalisme, dogmatisme, sexisme, antisémitisme, intolérance, inculture ou « sous-culture » religieuse. « Comment s'étonner, écrit-il dans Le Monde, que dans ce climat général de civilisation, figé et schizophrène, quelques esprits malades transforment et radicalisent cette fermeture collective en fanatisme meurtrier ? ».

Dans De Standaard, le parlementaire écologiste flamand Luckas Vander Taelen reproche quant à lui à Tariq Ramadan de jouer avec le feu en dépeignant Mohamed Merah comme la victime d’un ordre social qui l’aurait condamné à la marginalité. Par un subtil glissement, écrit-il, Ramadan déplacerait la responsabilité du tueur vers la société, une société incapable selon lui d’offrir à ses citoyens d’origine étrangère une véritable égalité des chances. Ce faisant, plutôt que d’en appeler à la responsabilité morale de chacun, Ramadan légitimerait toute violence qui serait ainsi justifiée par les supposés déficits de notre société et conduirait dès lors à la déresponsabilisation individuelle ­— les réactions lues sur la blog de Tariq Ramadan à la suite de la publication de son article en témoigneraient, qui font la part belle aux théories du complot.

Et Luckas Vander Taelen de faire le lien avec le sens donné à la violente censure de l’essayiste française Caroline Fourest à l’Université libre de Bruxelles (ULB), provoquée par des individus manifestement inspirés par les thèses de Tariq Ramadan — nous avions dans les colonnes de notre Observatoire relevé l’équation très contestable faite par une frange de la gauche radicale, laquelle produit une certaine forme d'« islamo-gauchisme », entre paupérisation, discrimination et altérité religieuse, considérant que les rapports de l'Europe à l'islam ne seraient fondés que sur la domination, domination coloniale hier, domination néo-coloniale aujourd'hui. Un constat que corrobore le philosophe de l’ULB Guy Haarscher dans La Libre Belgique : « Nous nous déshonorerions à vouloir chercher les responsabilités dans nos défauts d’Occidentaux (ce “sanglot de l’homme blanc” si bien décrit par Pascal Bruckner), ou dans la communauté musulmane dont ces monstres se réclament. C’est le retour de l’antisémitisme pur et dur, c’est la “bête immonde” de Brecht, qu’il nous faut avoir le courage de regarder en face ».

Face à cette divergence radicale dans l’analyse des causes de l’horreur terroriste de ces derniers jours, l’éditorialiste du Monde des Religions Mathieu Mévégand conclut : « Exempte de toute responsabilité, ou au contraire source éminemment coupable, le rôle de la religion musulmane diffère donc du tout au tout d’une explication à l’autre. Doit-on y voir deux visions absolument incompatibles ? Sans se contredire, il semble au contraire que les analyses peuvent se compléter, et par la même se tempérer l’une par rapport à l’autre. Car la prise en compte des facteurs sociaux n’exclut pas une remise en cause de certains dogmes obsolètes ou lectures littéralistes ; pas plus que la critique de certains fondements religieux ne peut écarter les questions cruciales d’inégalités sociales. Forcément complexe et multiple, l’explication des actes insensés de Mohamed Merah doit pouvoir se nourrir de plusieurs sources : la légitime remise en cause religieuse autant que l’indispensable critique sociale ».

Jean-Philippe Schreiber (ULB).

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