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Migration et religiosité : la sélection culturelle des migrants originaires du MENA

La sélection des migrants par la culture, les normes et les croyances est une question sous-étudiée dans la littérature existante en démographie et en économie. Dans un article récent co-écrit avec Aysit Tansel (Middle East Technical University, Turquie) et Riccardo Turati (Université catholique de Louvain), nous analysons les liens entre la religiosité, les aspirations migratoires, les projets d'émigration à court terme, et les choix de destination au départ des pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord (MENA). Pour cette étude, qui a bénéficié de l'aide financière de l'Union européenne dans le cadre du projet FEMISE, nous utilisons les enquêtes Gallup World Poll (GWP) qui documentent les aspirations migratoires, les opinions et les caractéristiques personnelles des répondants.

Notre échantillon est limité à 17 pays du MENA dans lesquels une enquête annuelle GWP (au minimum) a été réalisée entre les années 2007 et 2016. Nous ne considérons que la population âgée de 15 à 64 ans. Notre échantillon de pays MENA exclut les pays du Golfe persique, qui affichent des niveaux de revenu atypiques. Il comprend l'Afghanistan, l'Algérie, l'Azerbaïdjan, le Tchad, l'Égypte, la Jordanie, l'Iran, l'Irak, le Liban, le Mali, la Mauritanie, le Maroc, le Niger, la Palestine, la Syrie, la Tunisie et le Yémen.

En guise de prémisse, nous montrons que les aspirations migratoires sont corrélées avec les flux migratoires réels. Ceci suggère que les déterminants des aspirations migratoires sont susceptibles d'être similaires à ceux des migrations effectives. La proportion moyenne de migrants potentiels dans notre échantillon est de 24 %. La proportion la plus élevée est observée en Syrie (35 %); elle est proche de 30 % en Jordanie et en Algérie ; au Niger, en Azerbaïdjan et au Tchad, cette part est d’environ 20 %. En raison de la proximité culturelle et des effets de réseau qu’ils engendrent, les anciens liens coloniaux continuent d’influencer les destinations préférées des migrants potentiels. En moyenne, 52,3 % des migrants potentiels du MENA souhaitent migrer vers un pays de destination de l'OCDE. Cette part s'élève à 90 % au Maroc et en Algérie, alors qu'elle ne représente que 10 % au Yémen et au Niger.

L’enquête GWP inclut plusieurs questions visant à identifier les traits culturels des répondants. En particulier, à partir de douze questions, une analyse de composante principale nous permet d’extraire quatre indicateurs synthétiques de traits culturels, un indicateur de religiosité, un indicateur d’aversion vis-à-vis des inégalités hommes-femmes, un indicateur de générosité vis-à-vis des plus démunis, et un indicateur d’attitude par rapport à la violence et l’usage de la force. Nous constatons que l'Iran et l'Azerbaïdjan sont les plus progressistes en matière de religiosité ; au contraire, les pays d'Afrique subsaharienne (le Tchad, la Mauritanie, le Mali et le Niger) présentent un haut niveau de religiosité.

Le Liban et l'Azerbaïdjan sont les plus progressistes en termes d’inégalités hommes-femmes. L'Iran, l'Afghanistan et la Syrie présentent les niveaux de générosité les plus élevés. Enfin, les cinq pays du MENA ayant connu des turbulences et des émeutes pendant le printemps arabe (l'Algérie, l'Égypte, l'Irak, la Tunisie et le Yémen) présentent les opinions les plus progressistes concernant l'utilisation de la violence sur les civils. Une grande partie de la population de ces pays soutient qu'il est indéfendable d'utiliser toute forme de violence contre les civils.

Nous menons une analyse économétrique qui vise à identifier si les traits culturels sont statistiquement corrélés avec les intentions migratoires, après avoir contrôlé pour d’autres caractéristiques individuelles telles que l’éducation, l’âge, le genre, la région d’habitation, etc. Dans notre analyse, nous nous concentrons sur deux caractéristiques culturelles pour lesquelles les moyennes nationales sont très corrélées avec le niveau de développement économique du pays d’origine, la religiosité et les attitudes par rapport aux inégalités hommes-femmes. Afin d'identifier l'effet de ces traits culturels sur les aspirations migratoires individuelles, nous estimons des modèles logit.

Dans l’échantillon maximal, les aspirations migratoires varient positivement avec les vues progressistes en matière de religiosité ; elles ne varient pas avec les opinions quant aux inégalités hommes-femmes. Lorsqu’on distingue les aspirations migratoires vers les pays-membres de l’OCDE et vers les autres destinations, les résultats révèlent que les traits culturels n’exercent pas d‘effet significatif sur les intentions migratoires à destination des pays non-membres de l’OCDE. En revanche, la progressivité en termes de religiosité et d'égalité entre les sexes affecte positivement les aspirations à migrer vers les pays-membres de l'OCDE. Nous analysons également si les traits culturels affectent les projets migratoires concrets pour les 12 prochains mois. L'effet de la religiosité reste significatif ; il est même plus important que pour les aspirations migratoires.

Ces résultats sont soumis à une large batterie de tests de robustesse :

  • Premièrement, nous distinguons les trois catégories de pays de l’OCDE qui sont fréquemment renseignés comme destination préférée dans les données, les pays de l’Union européenne, l'Amérique du Nord et la Turquie. L'effet de la religiosité demeure très significatif pour les destinations européennes ou l’Amérique du Nord, alors qu’il ne l’est pas pour la Turquie.
  • Deuxièmement, nous considérons différents sous-échantillons de répondants en fonction de leur niveau de diplôme. Les résultats révèlent que la sélection par la culture affecte tous les niveaux d’éducation.
  • Troisièmement, nous considérons différents sous-échantillons de répondants en fonction de l’âge. L’effet de la religiosité est significatif pour tous les groupes, tandis qu’une sélection positive selon les attitudes vis-à-vis des inégalités hommes-femmes est obtenue pour les individus âgés de 15 à 30 ans. Cette catégorie d'âge est celle au sein de laquelle les migrants potentiels sont les plus susceptibles de réaliser leurs aspirations migratoires.
  • Quatrièmement, nous testons si l'intensité de la sélection par la culture varie avec les caractéristiques macroéconomiques du pays d’origine, telles que les parts des sunnites et des chiites dans la population musulmane, le PIB par habitant, la qualité des institutions, et la proportion de migrants installés dans les pays de l'OCDE. Ces interactions révèlent que la sélection par la religiosité est plus forte dans les pays à majorité sunnite.
  • Cinquièmement, nous analysons si l’effet de la culture a été affecté par le printemps arabe. Nous distinguons l'échantillon complet des pays MENA, les cinq principaux acteurs du printemps arabe, et les autres pays. Dans toutes les spécifications, la sélection par la religiosité est positive et significative. De plus, le printemps arabe n'a pas affecté l'intensité de la sélection culturelle dans la plupart des pays, mais il l'a considérablement réduit dans les cinq principaux pays concernés.
  • Enfin, sur le plan méthodologique, nous explorons si nos résultats peuvent être induits par des différences de composition entre les groupes de migrants potentiels et de non-migrants. En utilisant une technique de matching, nous construisons des sous-échantillons de migrants potentiels et de non-migrants partageant des caractéristiques observables similaires. Tous nos résultats subsistent lorsqu’on utilise des échantillons appariés.

Nous concluons que les jeunes migrants potentiels de la région MENA vers les pays à revenu élevé de l'OCDE présentent des niveaux de religiosité significativement plus faibles que le reste de la population. Ils partagent également des vues plus progressistes en matière d'égalité entre genres, même si cet effet ne concerne que les jeunes. Dans l'ensemble, le printemps arabe a diminué l’intensité de cette sélection culturelle dans les principaux pays concernés.

Potentiellement, ces résultats ont des implications du point de vue des pays d'origine et de destination. Toutefois, les effets sont quantitativement faibles. Du point de vue des pays de destination, la sélection sur la religiosité et les attitudes vis-à-vis des inégalités hommes-femmes implique que la distance culturelle entre les migrants du MENA et les citoyens des pays hôte est plus faible qu'entre les populations des pays d’origine et de destination. Cela peut impliquer une intégration plus facile au marché du travail du pays d'accueil et aux normes sociales. Toutefois, l'effet de la sélection culturelle ne doit pas être surestimé. Ainsi, la sélection selon le niveau de religiosité réduit l'écart entre les pays MENA et les pays de l'OCDE de seulement 9 % : malgré la sélection culturelle, les immigrants des pays de la région MENA présentent des traits culturels nettement différents de ceux des pays de l'OCDE.

Du point de vue du pays d'origine, le départ des individus les plus progressistes influence la distribution des traits culturels avec, conformément à la littérature récente sur le développement et la culture, des implications potentielles sur la modernisation, la croissance et la démocratie. Sur cette base, on pourrait soutenir que l'émigration devrait être combattue si le gouvernement du pays d'origine vise à atteindre un niveau de développement économique et institutionnel plus élevé. Nos résultats empiriques ne supportent pas ce point de vue. La religiosité et les attitudes vis-à-vis des inégalités hommes-femmes sont corrélées avec d'autres caractéristiques observées et non observées qui affectent les aspirations migratoires.

Étant donné la proportion de migrants potentiels vers les pays de l'OCDE (12 % en moyenne) et les différences culturelles limitées entre les migrants et non-migrants, les caractéristiques culturelles moyennes de la population du MENA sont peu affectées par l’émigration. De surcroît, l'émigration vers les pays de l'OCDE pourrait même inverser l'effet de sélection si les migrants à l'étranger transfèrent des normes et des croyances plus progressives vers leur pays d'origine. En bref, malgré la sélection culturelle, l'émigration des pays de la région MENA est peu susceptible d'induire des effets négatifs importants sur la modernisation, la croissance et la démocratie.

Frédéric Docquier (IRES, Université catholique de Louvain).

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