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Le Codex Borbonicus ou la datation d’un manuscrit rituel aztèque

Le 17 octobre dernier, une journée d’études était consacrée, au Palais du Louvre, à l’un des plus impressionnants manuscrits du Mexique ancien parvenus jusqu’à nous. La rencontre, intitulée « Lumières sur le Codex Borbonicus. De l’historien au physicien, lectures croisées » et réalisée avec l’appui de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale, à Paris, où le manuscrit est conservé à l’heure actuelle, avait notamment pour objectif de discuter de la polémique liée à la date de réalisation de l’œuvre.

L’aire culturelle d’Amérique centrale que les spécialistes désignent sous le nom de Mésoamérique est la seule de l’Amérique précolombienne à avoir connu des manuscrits et  des systèmes d’écriture et, à ce titre, elle fascine souvent les chercheurs tout comme le grand public. Le Codex Borbonicus ne déroge pas à la règle. Cette bande de papier d’amate – un papier réalisé à partir d’écorce de ficus battue – longue d’un peu plus de 14 mètres et soigneusement peinte de glyphes et figures aux couleurs vives est tout à fait exceptionnelle, de par son grand format et la précision de son iconographie, mais aussi par certains des thèmes qui y sont abordés. Bien plus qu’un simple calendrier ou qu’un outil divinatoire, le manuscrit détaille notamment les principales divinités et les rites qui rythmaient l’année solaire dans la culture aztèque (Mexique central, xiiie siècle – 1521).

La date de réalisation du Codex Borbonicus est toutefois controversée puisque certains chercheurs la situent à l’époque préhispanique et d’autres au tout début de l’époque coloniale. Une datation précise du manuscrit, au contenu extraordinairement riche et détaillé, permettrait donc d’évaluer sa rareté – les aléas de l’Histoire ayant réduit à une dizaine au total le nombre de manuscrits à la date de réalisation indubitablement préhispanique –, mais aussi et surtout la qualité des informations sur la religion aztèque que l’on peut espérer en retirer. Car, si la tradition de peinture de manuscrits ne s’est pas arrêtée du jour au lendemain avec la conquête espagnole, l’exercice de la critique historique impose d’aborder les documents produits à l’époque coloniale avec une prudence extrême. L’influence plus ou moins importante qu’a pu exercer la culture occidentale sur les auteurs de ces ouvrages – souvent conçus à la demande des autorités de la Nouvelle-Espagne – altère en effet souvent la fiabilité des données qu’ils renferment sur l’univers préhispanique.

D’où vient la suspicion qui pèse sur la date de réalisation du Codex Borbonicus ? Lors de sa redécouverte, en France, au xixe siècle, ce manuscrit fut d’emblée considéré comme préhispanique. Mais par la suite, plusieurs de ses particularités dont, surtout, la présence de la partie consacrée aux rites de l’année solaire, dont on ne connaît pas d’équivalent dans les manuscrits unanimement reconnus comme antérieurs à la conquête, ont jeté le doute sur la date de sa conception. A-t-on affaire à une production coloniale, peut-être même réalisée sur l’ordre de commanditaires espagnols cherchant à se documenter sur une population qu’ils devaient administrer et évangéliser ? Ou bien n’est-ce qu’un malencontreux hasard si aucun des autres documents préhispaniques ayant survécu jusqu’à nos jours ne renferme de contenu similaire ?

La question n’a toujours pas été tranchée et l’étroitesse de la fenêtre chronologique de réalisation – entre 1507, année de la célébration d’une cérémonie du Feu nouveau représentée dans le manuscrit, et, peut-être, la décennie ayant suivi la Conquête, soit les années 1521 à 1530 – rend le recours aux méthodes de datation usuelles, comme le carbone 14, totalement inutile : elles ne permettent en effet pas d’obtenir des dates suffisamment précises… Les discussions de la rencontre du 17 octobre ont dès lors porté, d’une part, sur le caractère préhispanique ou colonial de l’iconographie et du style du Codex Borbonicus et, d’autre part, sur les données apportées par la codicologie – c’est-à-dire l’étude matérielle du manuscrit, en tant qu’objet archéologique.

La première partie de la journée a accueilli des interventions de spécialistes issus de différentes disciplines en sciences humaines (ethnohistoire, histoire de l’art, sciences des religions…), qui se sont concentrés sur le contenu de la seconde partie du manuscrit, soit celle dédiée aux rites des fêtes de l’année solaire ou « vingtaines », qui a amené la controverse sur la datation du codex. Après l’exposé introductif de Nathalie Ragot (INALCO), portant sur l’état de nos connaissances sur l’histoire et la composition du manuscrit, Danièle Dehouve (CNRS/EPHE) a ainsi étudié le traitement et la place prépondérante de la fête du Feu nouveau dans le Codex Borbonicus. S’appuyant sur les particularités calendériques du manuscrit, elle a proposé une nouvelle interprétation de la façon dont ce rite, célébré une fois tous les 52 ans, se répercutait sur les fêtes de l’année solaire. Elle suggère que la quantité et la précision des détails qui s’y rapportent impliquent que les auteurs de cette partie du codex, ou au moins leurs informateurs, ont dû eux-mêmes assister à la célébration de 1507.

José Contel (Université Toulouse Jean Jaurès) s’est ensuite intéressé à la présence et aux représentations de Tlalloc, divinité de la terre et de la pluie, dans l’ensemble du codex, et Sylvie Peperstraete (ULB/EPHE) à l’iconographie des acteurs des rites des « vingtaines ». Tous deux ont relevé la cohérence des figures du Codex Borbonicus avec l’imagerie et les conventions préhispaniques. Surtout, l’analyse des atours et attributs des prêtres représentés dans le manuscrit et leur comparaison systématique avec les données disponibles dans les autres sources, préhispaniques et coloniales, apportent une foule de précisions absentes des descriptions recueillies après la conquête espagnole. Elles permettent de montrer que les auteurs du codex soit ont réalisé leur œuvre avant l’arrivée de Cortés au Mexique, soit se sont appuyés sur des modèles préhispaniques et avaient une excellente connaissance et compréhension de chacun des éléments qu’ils reproduisaient.

C’est toutefois la seconde partie de la journée d’études, consacrée aux analyses codicologiques, qui était attendue avec le plus d’impatience. Elle devait en effet livrer le résultat d’analyses physico-chimiques menées depuis 2013 sur le Codex Borbonicus, dans le cadre d’un projet du Centre de Recherche sur la Conservation (CRC) du Muséum national d’Histoire naturelle. Après deux interventions consacrées à des observations effectuées à l’œil nu – Nicolas Latsanopoulos (EPHE), « Les apports du relevé graphique à l’étude du Codex Borbonicus » et Katarzyna Mikulska (Université de Varsovie), « Le Codex Borbonicus et les Codex Borgia et Vaticanus B : comparaisons d’un point de vue codicologique » –, Fabien Pottier (CRC-MNHN) a expliqué la façon dont il a réalisé, avec son équipe, l’étude spectroscopique des matières picturales du Codex Borbonicus, à la recherche d’éventuelles traces d’intervention européenne dans la fabrication de l’ouvrage. Technique analytique non invasive, la spectroscopie lui a permis de récolter de nombreuses données sur le support et les matières colorantes du manuscrit sans devoir le déplacer ni prélever d’échantillon.

Fabien Pottier a ensuite comparé les spectres lumineux caractéristiques de chacune des couleurs et du papier du codex avec ceux d’une palette de référence, reproduisant notamment les matières colorantes préhispaniques telles que les décrivent les sources historiques – dont Elodie Dupey Garcia (Université nationale autonome du Mexique) a par ailleurs fait état dans son intervention. Le chercheur en a conclu que le manuscrit avait bien été fabriqué à la manière préhispanique traditionnelle. En revanche, il n’a trouvé aucune indication permettant de situer sa production juste avant ou juste après la conquête espagnole. Davide Domenici (Université de Bologne) a alors clôturé la journée d’études par la présentation de données codicologiques de comparaison, collectées avec son équipe sur différents manuscrits préhispaniques et du début de l’époque coloniale, dans toute la Mésoamérique. Il ouvre ainsi la voie à de futures recherches, envisageant la comparaison systématique de tous ces documents selon la méthode développée sous la coordination de Fabien Pottier.

En définitive, au terme de la rencontre, que ce soit du côté des historiens ou des physiciens, aucune trace d’intervention européenne dans la réalisation du Codex Borbonicus n’a été décelée. L’absence de preuve n’étant pas une preuve de l’absence, il ne faut pas pour autant conclure trop rapidement à une date de production préhispanique de l’œuvre. En revanche, le fait que le manuscrit ne montre pas d’influence européenne le rend inestimable aux yeux des spécialistes du Mexique ancien. Dans ce contexte, la polémique autour d’une datation pré- ou post-conquête espagnole du manuscrit ne conserve qu’un intérêt limité. Les nouvelles données exposées au cours de la journée d’études ouvrent donc d’importantes perspectives pour les recherches futures et ce, bien au-delà du Codex Borbonicus à proprement parler.

Sylvie Peperstraete (ULB et École pratique des Hautes Études, Paris).

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