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L’islam, source d’inquiétude pour les Belges

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Le grand quotidien francophone belge Le Soir vient de faire paraître, en collaboration avec la RTBF, les résultats d’une vaste enquête intitulée Noir, jaune, blues qui, sous forme de radioscopie, entend dresser le portrait des attentes des citoyens de ce pays, vingt ans après une première enquête similaire commandée au lendemain de l’Affaire Dutroux et de la crise morale profonde qu’elle avait engendrée. 4700 personnes ont cette fois été interrogées par l’Institut Survey and Action, à l’initiative de la Fondation Ceci n’est pas une crise et ce sous forme d’entretiens personnalisés, pour établir un constat frappant, corroboré par les observations des journalistes et des experts : face au monde incertain et fragmenté qui nous est annoncé, face au basculement sociétal et aux mutations majeures qui pointent, les Belges sont inquiets, vulnérables, déprimés, se replient sur leur quant à soi, ont peur du présent, de l’avenir et des étrangers, et projettent en particulier leurs angoisses sur l’islam et les musulmans.

Pour comprendre ce difficile rapport à l’islam et la montée en puissance d’un fort sentiment de rejet des musulmans — dans un contexte plus large de rejet des différences culturelles —, il convient d’abord de revenir aux principaux enseignements de cette enquête, car on ne peut délier la question de l’altérité, notamment religieuse, des autres questions soulevées par les conclusions des sociologues de l’Institut Survey and Action.

Les répondants de l’enquête, interrogés en 2015 et 2016, font effectivement le constat d’un enrayement de la démocratie (constat qui marque toutefois en creux un attachement aux valeurs démocratiques), manifestent une défiance et une dé-légitimation du politique et des institutions — au sens large du terme —, ainsi qu’un rejet massif des élites comme d’un système politique et social qui autrefois était perçu comme sécurisant, protecteur et providentiel, mais ne le serait plus. L’État social serait en effet aujourd’hui faible, réduit dans sa capacité d’action, soumis à un système économique et financier dérégulé, en d’autres mots en panne de souveraineté.

Le citoyen belge, à l’instar de ses voisins européens, aurait de grandes difficultés à comprendre un monde complexe, violent et anxiogène, aux menaces multiples. L’avenir lui paraît morose et il a le sentiment d'être une victime, d’être un déclassé. Cette perte d'appartenance, dans un contexte de dislocation sociale, s’incarne en un mal-être social face à un paysage globalisé où il est difficile de trouver un ancrage, où l’élastique qui tient à un bout le local et à l’autre le global semble prêt à rompre. Le rapport à la société des personnes interrogées se vit sur le registre de l’anxiété, une anxiété qui se reporte sur les réfugiés et les musulmans, et est formulée par l’équation « réfugié=musulman=terroriste ». Les peurs exprimées à ce sujet dans l’enquête sont d'autant plus fortes que les répondants sont âgés, issus des classes moyennes et populaires, peu éduqués, sensibles à la paupérisation et victimes du dumping économique et social.

Leur refuge devient alors identitaire, une identité comme rempart contre l'anxiété sociale. Elle se caractérise par un repli sur soi et sur des communautés organiques (la famille, le quartier, la communauté ethno-religieuse…), comme le relève le sociologue Benoît Scheuer, promoteur de cette enquête, et ce pour conjurer la solitude, la perte du lien social, le sentiment que le paysage mental évolue trop vite, que l'on ne se sent plus « chez soi ». Et ce dans un contexte où le discours notamment médiatique, comme on l’a vu durant la récente crise des réfugiés, véhicule des signes, des références et des images mobilisant une prétendue « invasion », ce qui est renforcé par une circulation horizontale et hyper-fragmentée de l'information sur les réseaux sociaux, laquelle charrie des rumeurs, relaie de la désinformation, déforme les faits, étouffe le message politique et celui des médias professionnels, avec comme conséquence d'amplifier l'angoisse sociale — diverses enquêtes menées ces dernières années ont à titre d’exemple indiqué à quel point les Belges surestimaient largement la part des musulmans dans la population du pays.

Seul un Belge sur cinq rejette des formulations telles que « Il y a trop d’immigrés dans notre société » ou « Nous sommes de plus en plus envahis (réfugiés, immigrés…) ». Le rejet de l'Autre créée une distance entre un « Eux » et un « Nous » fantasmés, dont les identités et les cultures paraissent inconciliables. Cette xénophobie autrefois plus diffuse se concentre sur les musulmans aujourd'hui : près de deux tiers des personnes interrogées ont peur des réfugiés parce qu'il s'agit ou s'agirait de musulmans. Sept sur dix pensent que l'islam est incompatible avec les valeurs européennes ; ce qui conduit à vouloir ériger des barrières, renforcer les frontières, hiérarchiser les solidarités. Le constat n’est pas tellement que l'intégration serait un échec, mais qu'intrinsèquement les immigrés et leurs descendants seraient incapables de s'intégrer, préférant leur culture et leurs pratiques à celles du pays où ils vivent.

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Six Belges sur dix estiment ainsi que la présence d’une communauté musulmane en Belgique constitue plutôt une menace pour l’identité du pays et près d’un Belge sur deux considère qu’il y a incompatibilité entre être musulman et être citoyen belge. Les enseignements de cette enquête sont ici, à l’évidence, forts et interpellants : il faut toutefois, pour les nuancer, non seulement avoir à l’esprit que ce sondage se base sur des affirmations (parfois très abruptes) que les répondants étaient appelés à valider, tenir compte de la situation de crise économique, morale et culturelle que connaît l’Europe, mais aussi du contexte des attentats et de leur impact psycho-social.

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Quant aux personnes interrogées qui sont définies comme musulmanes (un sur-échantillonnage de 400 personnes), 33 % disent ne pas aimer la culture, les mœurs et le mode de vie occidental ici caractérisé par « l’autonomie des femmes, l’alcool, l’érotisme… », tandis que la moitié d’entre elles pense le contraire — sans que l’enquête permette de dire si ce sentiment est partagé ou non par d’autres catégories de la population. On voit là se manifester une forme de conservatisme moral que l’on retrouve en effet ailleurs : l’on sait ainsi qu’une partie de l’opinion catholique rejoint ce constat, notamment celle qui s’est exprimée à l’occasion des débats sur le mariage pour tous ou l’euthanasie.

Mais l’on peut bien entendu aussi y voir un rejet très clair de la culture occidentale et de ce qu’elle draine de valeurs et de conceptions de l’État de droit : ainsi, 29 % des musulmans interrogés placent les lois divines au-dessus des lois civiles (ou plus exactement, les lois de l’islam au-dessus des lois belges), 51 % sont défavorables à ce que les théologiens de l’islam réinterprètent le Coran d’après une grille de lecture non littéraliste et 34 % marquent leur préférence pour un système politique inspiré du Coran, alors que 26 % ont une opinion mitigée à ce sujet — 60 % ne la rejettent donc pas.

À titre d’analogie, près d’un quart des Britanniques de confession musulmane interrogés en avril 2016 par la chaîne de télévision Channel 4 avaient eux aussi souhaité que la loi islamique remplace la loi civile dans certains secteurs, avaient majoritairement condamné l’homosexualité et pour un tiers d’entre eux refusé de désapprouver ceux qui usaient de violence pour réprimer les offenses faites au Prophète — l’enquête belge montre quant à elle que près d’un musulman sur dix ne condamne par fermement les attentats commis par Daesh en Europe et que près d’un tiers d’entre eux disent se méfier des juifs. Ces mêmes musulmans vivent très mal la stigmatisation et les stéréotypes qui les frappent et sont nourris par les rancœurs et le ressentiment : ainsi, sept musulmans sur dix se sentent perçus comme des étrangers dans leur propre pays et se voient dans la même proportion amalgamés à des terroristes.

Autre leçon de cette vaste observation, la majorité des Belges (surtout les Bruxellois et les Wallons) n’affiche en revanche plus de lien avec un pilier philosophique quelconque, ce qui contraste avec les enseignements de l’enquête de 1997. Le citoyen, en 2017, est utilitariste et ne s’inscrit plus dans un pilier traditionnel que par pur pragmatisme, sans que cela ne soit dicté par des raisons idéologiques ou philosophiques. C’est ce que corroborait aussi une enquête menée par la Ligue des Familles il y a quelques années, montrant que les parents choisissaient un réseau scolaire (public ou libre confessionnel) en raison de la réputation de l’école (71 %) et de la qualité de l’enseignement (88 %), bien plus que pour des motifs philosophiques ou religieux (44 %).

Dans cette enquête-ci, l’Église a perdu la moitié du capital de confiance déjà faible qu’elle recueillait en 1997 (17 % contre 36 %). Pourtant, la religion catholique — et les Belges, ici, confortent ce que les sociologues des religions observent depuis au moins vingt-cinq ans, à savoir une fracture entre l’attachement à une religion et celui porté aux institutions religieuses — est largement perçue comme une religion tolérante (86 %), plus que le judaïsme (62 %) et surtout bien plus que l’islam, dont l’image est très négative. 26 % des personnes interrogées le considèrent comme une religion tout à fait tolérante ou plutôt tolérante, alors que trois quart d’entre elles le voient comme une religion intolérante…

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Comme l’a constaté avec beaucoup de malice l’humoriste Guillermo Guiz, tout dans cette étude donne le cafard : les questions, les réponses et les commentaires… Elle reflète une époque, marquée par une forme de dépression collective, dont le principal symptôme est la peur de l’Autre, une peur que d’aucuns se plaisent à entretenir. L’islam est de plus en plus perçu comme un problème, ce qui ne fait qu’accroître le ressentiment de musulmans parmi lesquels le sentiment victimaire était déjà fort répondu. Il y a là un effet circulaire dont le potentiel de dangerosité est manifeste, posant un défi majeur à des sociétés en crise profonde, confrontées plus que jamais auparavant, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, à la montée du populisme.

Dans le même temps, on ne peut s’empêcher de penser que la méthode même qui a été choisie ici peut conduire à la dramatisation dans l’interprétation des résultats de l’enquête, et ce parce que nombre des questions posées aux personnes sondées ont un réel potentiel anxiogène, ou induisent des réponses tranchées. Les résultats eussent certainement été différents en choisissant une autre méthode que la validation ou l’invalidation de sentences abruptes sur le rapport à l’Autre ou sur des questions de société au caractère très sensible. Le même constat vaut pour la corrélation entre des termes qui auraient pu ne pas être combinés.

Enfin, comme dans toute enquête où il s’agit d’isoler un échantillon représentatif d’un collectif ethno-culturel dont les contours sont par la force des choses relativement flous, le groupe « musulman » interrogé (400 répondants, ce qui est un minimum statistique) est affecté par un biais qui peut être significatif. Cela étant, ces nuances n’enlèvent rien au constat général décrit ici, qui s’avère être, on l’a dit, particulièrement préoccupant : l’enquête mérite toutefois d’être poursuivie, sur des bases à la fois semblables et différentes, sans extrapolation sensationnaliste et surtout en comparant le rapport que les dits « musulmans » entretiennent à l’égard de la société environnante, de ses valeurs et ses pratiques culturelles à celui d’autres segments de la société.

Jean-Philippe Schreiber (ULB)

(© RTBF pour les graphiques).

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