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Thérèse Hargot, la « Catho compatible »

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Le 20 octobre dernier, la sexologue et philosophe Thérèse Hargot était invitée à Bruxelles pour présenter sa vision de l’amour et de la sexualité au cours d’une conférence-spectacle dont le titre est un coup de gueule : « C’est quoi ce bordel avec l’amour ? ». Se déclarant elle-même « catho compatible », Thérèse Hargot propose une morale sexuelle présentée comme révolutionnaire et transgressive, sans jamais trahir les principes énoncés au XXe siècle par l’Eglise catholique en termes de morales sexuelle et conjugale.

Thérèse Hargot, née Thérèse Jacob en 1984 à Bruxelles, est originaire d’une famille catholique belge. Elle grandit au sein d’une fratrie nombreuse et compte pas moins de sept frères et sœurs. Elle se marie à l’âge de 19 ans et est aujourd’hui mère de trois enfants. Elle est titulaire d’une licence en étude de la famille et de la sexualité obtenue à l’Université catholique de Louvain (Belgique) et d’un master de philosophie à l’Université Paris 1-Sorbonne (France). Son parcours professionnel de sexologue est marqué par un réseau catholique. En 2013, elle est engagée par l’institution privée catholique Stanislas de Paris en tant que sexologue. Elle y a des permanences et y intervient depuis les classes de primaires jusqu’aux classes préparatoires. Depuis 2013, elle tient un blog (elle est par ailleurs très présente sur les réseaux sociaux) où elle aborde les sujets de la sexualité, l’amour, la vie affective et conjugale.

Depuis la sortie de son livre Une jeunesse sexuellement libérée (ou presque) aux Editions Albin Michel en 2016, elle est omniprésente dans les medias : France Inter, Le Grand Journal, Salut Les Terriens, Polonium, La Croix, Le Figaro… Elle donne également de nombreuses conférences en France et en Belgique. Si depuis la sortie de son livre, elle écume les plateaux de télévision et les radios, son travail public n’est pas nouveau. En 2014, elle est très active au sein de mouvements liés à la Manif Pour Tous : elle participe à leur Université d’été et à une conférence sur L’ABCD de l’égalité, elle réalise une conférence à la demande du mouvement « Les Antigones ». La même année, elle se rend au Vatican dans le cadre du colloque international « Complémentarité Homme-Femme » organisé par la Congrégation pour la Doctrine de la foi ; elle y prononce une conférence intitulée « Humanum ».

Rien d’étonnant donc que Thérèse Hargot ait été invitée à présenter son livre et à débattre par le « Pôle Jeunes XL », un « lieu de foi » du sud-est de Bruxelles. Spécialement dédié aux jeunes – qu’ils et elles soient étudiants ou « jeunes pros » – le groupe est animé par un assistant paroissial (Olivier Dekoster) et un curé (Luc Terlinden). Le groupe se réunit pour « vivre des moments de foi conviviaux ». Les membres du « Pôle jeunes XL » avaient le souhait de se former sur divers sujets grâce à l’invitation de « témoins » ou de « personnalités marquantes » et c’est Thérèse Hargot qui a inauguré ce cycle de conférences. A son arrivée, la salle Lumen est pleine jusque dans les gradins les plus lointains. La grande majorité du public est composée de jeunes, filles et garçons. Thérèse Hargot connait le public jeune auquel elle s’adresse d’une manière dynamique. C’est une véritable conférence spectacle rythmée de blagues et d’anecdotes.

Comment donc s’en sortir face à toutes ces normes que la révolution sexuelle a léguée à la société ? En reprenant la trame de son récent livre, la conférencière livre les clés d’une vie conjugale et sexuelle plus harmonieuse. Elle explique aussi contre quoi il faut se prémunir, clamant que la libération sexuelle est une illusion qui se retourne contre « nous ».

Nous voilà donc aliénés. Par la pornographie tout d’abord, qui s’impose à nous et dont les codes se propagent dans la société, entraînant un ensemble de problèmes : violences envers les femmes, désacralisation de leur corps, transformation des corps masculins et féminins en objet de consommation (dont l’application Tinder est le paroxysme), amalgame entre sexualité « sans sentiment » et sexualité « sans amour ». Aliénés, ensuite, par l’amour lui-même. Le couple est devenu un refuge, nous dit la sexologue, et la norme conjugale s’étend jusqu’aux plus jeunes qui « veulent faire des choses d’adulte ». Aliénés, enfin, dans notre sexualité. L’érotisme a disparu et les scripts sexuels ne sont plus que ceux de la pornographie. Nous voilà libres, mais pauvres en sexualité.

Thérèse Hargot regrette en fait que les normes précédant la révolution sexuelle aient été remplacées par d’autres normes, beaucoup plus insidieuses que les anciennes édictées par les autorités catholiques qui avaient, selon elle, le mérite d’être explicites. Aujourd’hui, derrière un discours de liberté se cacherait une nouvelle injonction : celle d’être libre et d’expérimenter la sexualité. Ce constat n’est pourtant pas nouveau et a déjà été démontré – de manière peut-être plus nuancée – par de nombreux sociologues, philosophes et historiens, Michel Foucault le premier.

La dénonciation de la « culture porno » tient une place centrale dans les interventions médiatiques de Thérèse Hargot, ainsi que dans sa conférence du 20 octobre dernier. C’est également le sujet sur lequel la sexologue est la plus invitée à réagir dans les media. Les enfants consulteraient « You Porn » pour faire leur éducation sexuelle, alors qu’ils et elles n’auraient pas la maturité affective pour interpréter ces images. La pornographie est alors unilatéralement présentée comme une industrie masculine proposant des images et des vidéos à caractère sexuel explicite et servant de support à la masturbation. A aucun moment la diversité des productions pornographiques n’est envisagée. La pornographie, ainsi réduite, est opposée à l’érotisme pour mieux la diaboliser. Cette opposition est en effet mobilisée par nombre de commentateurs pour dénoncer des représentations leur paraissant dégradantes ou abjectes de la sexualité, tout en valorisant l’érotisme comme une alternative légitime, leur éviter ainsi de passer pour des pudibonds (D. Courbet, Féminismes et pornographie, 2012). 

La diabolisation de la pornographie emprunte ensuite le chemin de l’enfance et de l’abus sexuel. La pornographie aurait les mêmes conséquences sur ses jeunes consommateurs que les abus sexuels. Le message est similaire à celui des féministes opposées à la prostitution et à la pornographie et qui pensent que « la pornographie est la théorie, le viol la pratique » (Robin Morgan). La pornographie induirait non seulement des abus sexuels à travers des « passages à l’acte » avérés, mais violerait également tous les jeunes téléspectateurs sur le plan psychologique. La pornographie étant le premier canal de découverte de la sexualité selon Thérèse Hargot, la découverte du plaisir sexuel serait marqué d’une forte culpabilité, une culpabilité similaire à celle vécue par les victimes de viol, insiste l’oratrice. Et les mots sont lourds. L’éducation familiale et sociale des jeunes à l’origine des représentations négatives de la pornographie et à l’origine du sentiment de culpabilité des jeunes, comme elle l’indique elle-même, n’est jamais remise en cause.

Si la société est aliénée par la liberté octroyée par la pilule, l’avortement, le couple et le mariage tardif, la sexualité ou la pornographie, il faut trouver des alternatives : remettre en cause les « valeurs matérialistes » et « bourgeoises ». Bref, transgresser. Ainsi, Thérèse Hargot trouve la chasteté intéressante en ce qu’elle s’oppose aux normes de libération sexuelle. Si tout un chacun expérimente la sexualité avant le mariage, la vraie transgression serait d’attendre le cadre du mariage. Se marier jeune quand, statistiquement, l’âge au mariage recule, c’est subvertir la norme. Ce cadre marital permettrait de plus de remédier à la pauvreté sexuelle des sociétés dites « libérées ». En effet, le manque créé par l’abstinence due au rejet de la pilule contraceptive – mauvaise pour la santé, pour la nature et allant à l’encontre de cette nature – réinsère le fantasme à l’intérieur d’un couple qui doit pouvoir vivre ensemble jusqu’à la fin.

En repoussant la sexualité à l’intérieur du couple marié, la sexologue entend réserver la sexualité aux seules personnes « matures », en réaction à l’injonction à la mise en couple et à la sexualité chez les jeunes. Il faut savoir, en fait, éduquer les jeunes et les « adulescents », savoir aller plus loin que le simple devoir d’information que distillent les plannings familiaux sur les protections. La (gestion de la) sexualité s’apprend. Thérèse Hargot préconise donc une sexualité conjugale, des méthodes naturelles de contraception, la continence périodique, un réinvestissement du mariage dans la jeunesse (car l’abstinence a ses limites) et surtout, un apprentissage de la « bonne » sexualité. La bonne sexualité, c’est celle qui est encadrée (on l’aura compris, par le mariage) et qui se pratique avec plaisir et amour. Bref, la sexualité transgressive, c’est une sexualité ouverte au sein d’un couple aimant. Mais la seule mention d’une sexualité ouverte sur le plaisir remettant en cause les diktats de la société post-révolution sexuelle est-elle le gage d’une sexualité transgressive ?

Car rien n’est nouveau dans le discours de Thérèse Hargot. Jouant avec humour sur les rumeurs de « compatibilité catholique » – sans jamais réellement y répondre –, il s’agit de se pencher sur les textes officiels de l’Eglise catholique pour comprendre que son discours n’est, sur la forme, qu’un aggiornamento de principes beaucoup plus anciens – même dans ses aspects jugés les plus « transgressifs ». Ainsi, l’encyclique Humanae Vitae (1968) rappelle l’importance du mariage, rejette la contraception et encourage les méthodes naturelles d’espacement des naissances afin de respecter l’ordre naturel. L’amour mutuel et la sexualité chaste – c’est-à-dire dans le respect des normes de l’Eglise – sont le gage d’une fidélité qui est exigée dès l’encyclique Casti Connubii (1930) et qu’a réactualisé la dernière exhortation apostolique Amoris Laetitia (2016)

Le plaisir sexuel entre conjoints et dans le cadre du mariage est encouragé en ce qu’il entérine l’union charnelle et spirituelle du couple, tout en enjoignant à se méfier du plaisir recherché pour lui-même – ce que la pilule contraceptive apporte, puisque les femmes sont désormais « toujours disponibles ». La pornographie est également rejetée au regard de la norme de chasteté nous rappelle Le catéchisme de l’Eglise Catholique (1992). L’Eglise, tout comme la sexologue, appelle à une mise en cohérence de « l’esprit, du cœur et du corps ». Au fondement de son discours, on trouve la notion de « personne humaine », une notion au cœur de la doctrine sociale de l’Eglise et qui est à la base des prises de positions morales de l’Eglise en diverses matières, y compris l’éthique médicale et la sexualité.

On ne peut que constater dès lors l’absence de clarté sur la source des discours de la sexologue et, dans le même temps, l’apparence transgressive dont elle semble s’entourer afin de rendre son discours plus en adéquation avec la jeunesse à qui elle parle. Celle qui oppose l’Eglise au porno oublie sans doute que les catholiques ne se résument pas aux positions de l’Eglise en matière de sexualité. Déjà, à la sortie de l’encyclique Humanae Vitae (1968), des catholiques n’avaient pas hésité à remettre en cause un texte jugé en inadéquation avec leur vie quotidienne. Tout comme la hiérarchie catholique avait, avec la Déclaration de l’Episcopat Belge sur l’Encyclique Humanae Vitae (1968), pris ses distances avec le texte en en nuançant la portée...

Anne-Sophie Crosetti et Julie De Ganck (ULB).

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