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L’Institut d’Etudes avancées de Paris consacre deux journées d’études à la kabbale

L’événement est suffisamment rare pour être rapporté : deux journées d’études consacrées à la kabbale se sont déroulées à l’Institut d’Etudes avancées de Paris les 17 et 18 mai derniers. Le sujet appelle une approche multidisciplinaire qu’encadre à merveille l’IEA, dont l’une des missions est de favoriser la rencontre des disciplines en accueillant en résidence des chercheurs de tout horizon. Ces journées témoignent d’un intérêt croissant pour un sujet de recherche mal connu et réputé compliqué. Et pour cause : les spécialistes eux-mêmes ont du mal à définir leur sujet et à déterminer le cadre dans lequel il convient de l’inscrire. Les interrogations persistantes relatives à l’ambiguïté de l’objet d’études, loin de paralyser les échanges les ont, au contraire, stimulés. Enfin, il convient de souligner le mérite de Flavia Buzzetta, une jeune chercheuse italienne, à l’origine de l’événement qui clôture une année de résidence à l’IEA s’achevant en juin prochain.

La journée du 17 mai avait pour thème le « Dévoilement des mystères en France au 16e siècle. Paganisme, christianisme et Cabbale ». Comme l’a indiqué Flavia Buzzetta dans son introduction, l’objectif était d’appréhender la manière dont les auteurs du 16e siècle ont redécouvert les mystères antiques, qu’ils relèvent de la tradition païenne ou juive. Les « mystères » sont ici entendus au sens de « savoir secret caché concernant le divin » dont la redécouverte atteint son apogée à la Renaissance.

Les travaux ont débuté par une conférence de Gilles Polizzi, professeur de littérature française du 16e siècle : « Initiation et mystères dans le Songe de Poliphile ». Spécialiste du l’Hypnerotomachia Poliphili de Francesco Colonna, mieux connu dans sa traduction française sous le titre de Songe de Poliphile, dont il a réalisé l’édition, Gilles Polizzi a ouvert son propos en rendant hommage à François Secret, grand spécialiste de la kabbale chrétienne à la Renaissance. Ce dernier citait en 1981 l’aveu désabusé d’un auteur du 17e siècle qui, après s’être intéressé de près à l’ésotérisme, confessait son rejet de ce type de savoir syncrétique et ses prétendus déchiffrements. La confusion jetée par la référence n’a pourtant pas démonté l’enthousiasme de l’assemblée. En faisant appel à une large érudition, Gilles Polizzi a démontré, parfois très précisément, la parenté qui existe entre des éléments du Songe de Poliphile, et des données archéologiques connues aujourd’hui, ou attestées dans des textes anciens. Les mystères antiques sont une référence littéraire et graphique importante, mais également le substrat d’une réélaboration poétique géniale de la part de Colonna.

Isabelle Fabre, professeur de littérature médiévale, avec une contribution intitulée « L’allégorie du dévoilement dans les Triumphes des vertuz et le Traité de la Cabale de Thenaud » a ancré la journée dans le domaine de la kabbale chrétienne. En interrogeant la structure narrative du dernier ouvrage de Thenaud, Isabelle Fabre a mis en évidence des anomalies structurelles qui, loin d’être des erreurs de composition que l’on ne saurait imputer à un auteur attentif comme Thenaud, révèlent plutôt la position ambiguë de l’auteur par rapport à son objet de travail, entre kabbale juive et kabbale chrétienne. Enfin, la matinée a été clôturée par l’intervention lumineuse de François Parot, historien de l’art, spécialiste des décors sculptés du château de Chambord. Son analyse minutieuse des figures apparaissant dans le Traité de la Cabale de Thenaud indique une grande originalité graphique de la part de l’auteur et la volonté d’élaborer une programme éducatif, à destination de la famille royale, visant à atteindre l’alienatio, état qui clôt le parcours du chrétien dans l’union avec le créateur.

C’est Moshe Idel, éminent spécialiste de la mystique juive, qui a ouvert les travaux de l’après-midi par une réflexion de fond sur la Renaissance. La redécouverte du pythagorisme, principal centre d’intérêt des humanistes depuis Reuchlin, a eu de lourdes conséquences, que l’on ignore souvent, sur la manière d’organiser le savoir. L’accent est mis non plus tant sur le contenu d’une tradition que sur sa structuration. Cela aboutit, selon Moshe Idel, à une forme de superficialité, travers que l’on observe chez les kabbalistes chrétiens depuis le 16e siècle.

Un auteur tel que Nicolas le Fevre de la Boderie, objet initial de son intervention, s’est fourvoyé dans la recherche de structures similaires, sans étudier attentivement les textes qu’il avait sous les yeux. Ce formalisme aboutit même, selon Idel, à une forme d’anti-humanisme, puisque les auteurs ne comprennent plus l’importance ni de l’histoire, ni de la philologie. Le formalisme vain de la Renaissance aurait tout de même eu des prolongements positifs, bien que beaucoup plus tardifs, en influençant une forme d’interprétation libre et radicale chez des auteurs comme Mallarmé ou Derrida.

Les deux dernières séances étaient consacrées à la question de la vulgarisation de la kabbale. Stéphane Toussaint, spécialiste de la Renaissance italienne, a ouvert le propos en évoquant trois stades de vulgarisation de la kabbale hébraïque par des penseurs chrétiens : Jean Bodin (a), éminent théoricien de la souveraineté mais aussi démonologue du 16e siècle, a amorcé le mouvement en posant qu’il n’était pas nécessaire d’utiliser la langue hébraïque dans son ensemble pour jouir du pouvoir de la kabbale, mais que l’invocation du seul nom divin suffisait. Pierre Le Loyer (b) fait un pas de plus en écartant tout simplement la langue hébraïque. Guillaume Postel, quant à lui (c), opère une vulgarisation « géo-mythique », en situant les origines de la kabbale à Paris et en Gaule. Celles-ci ne sont dès lors plus à rechercher dans le judaïsme, mais dans la tradition grecque.

Enfin, Flavia Buzzetta a clôturé la journée par la présentation d’une découverte récente, réalisée à la bibliothèque de l’Arsenal à Paris, celle d’un manuscrit qui comprend la traduction en sicilien de textes latins et qui porte vraisemblablement la main de Pic de la Mirandole. La traduction de textes kabbalistiques en langue vulgaire soulève un paradoxe : si le secret et le cryptage restent de mise, pourquoi traduire et travailler à la diffusion de ces textes ? La recherche de Flavia Buzzetta démontre qu’un intérêt pour la kabbale en langue vulgaire existait déjà dans le cercle, plein d’effervescence, de Pic de la Mirandole et constitue par ailleurs un segment significatif de l’histoire de la kabbale chrétienne et de ses débuts.

L’après-midi du 18 mai a vu la rencontre de deux disciplines a priori très distantes, grâce à la présentation du livre écrit par Moshe Idel et Shahar Arzy, Kabbalah. A Neurocognitive Approach to Mystical Experiences (Yale University Press, 2015). Leurs travaux sont nés d’une constatation étonnante : les récits d’expérience de kabbalistes présentent nombre de similitudes avec la description que des patients atteints de trouble neurologiques donnent de leur état. Dès lors, est-il possible de mieux comprendre l’expérience mystique par l’apport des neurosciences ? Voire, est-il possible d’induire un « état mystique » en laboratoire ? La rencontre avec les auteurs et leur présentation de la genèse de leurs travaux a passionné le public, interpellé par la démarche.

L’intervention de Gretty Mirdal, directrice de l’IEA, est venu prolonger et encadrer la réflexion en soulignant l’intérêt de ce type de croisement interdisciplinaire, que par ailleurs elle encourage fortement dans le cadre de ses fonctions à l’IEA. Elle a toutefois nuancé le propos en soulevant des questions essentielles : celle du rapport du chercheur à son objet et le risque qu’implique le recours aux techniques scientifiques pour la recherche en sciences humaines. Le désenchantement guette et on peut se demander s’il est souhaitable. La dissection du papillon apporte certes une foule d’informations, mais peut-elle rendre compte de la beauté de son vol et de l’émerveillement qui nous saisit en le voyant ? Enfin, Lionel Naccache, neurologue à l’hôpital de la Salpêtrière à Paris, s’est interrogé sur le statut de la subjectivité dans la littérature talmudique et l’espace de liberté que le texte semble ménager au lecteur.

On ne peut que se réjouir de la tenue de ces deux journées d’études qui comblent un manque de visibilité de la recherche portant sur la kabbale, et la kabbale chrétienne en particulier. La compétence des intervenants a donné lieu à des échanges fructueux qui, loin d’épuiser le sujet, pointent vers de belles perspectives de recherches. L’important travail de mise au jour des manuscrits et d’édition des textes, inauguré par les prédécesseurs, doit être poursuivi, mais il ne peut se dispenser d’une réflexion approfondie sur les notions que l’on manipule et sur le contexte qui les a vues naître.

Anna Maria Vileno (ULB).

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