Le primat de Belgique a-t-il du pouvoir et de l’influence ?

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Mercredi 13 Avril 2016

Certains s’étonnent de l’intérêt que la presse belge porte aux plus hautes autorités de l’Église catholique. La nomination et chacune des déclarations d’un archevêque sont abondamment répercutées par les médias. Ces derniers savent qu’une émission ou un débat qui compte un « primat » de Belgique bénéficie immanquablement d’une grande audience. Cette attention contraste évidemment avec le nombre de Belges qui pratiquent la religion catholique. Quelles sont, alors, les raisons de ce succès ? Les archevêques auraient-ils encore un quelconque pouvoir d’influence dans notre société sécularisée et déchristianisée ? La récente biographie consacrée au cardinal Godfried Danneels (Karim Schelkens et Jürgen Mettepenningen, Godfried Danneels, Biographie, Anvers, 2015), qui fut archevêque de Malines-Bruxelles entre 1979 et 2010, permet d’offrir un aperçu sur l’évolution de cette fonction, et de répondre à certaines de ces questions.

En droit canon, de fait, et de principe, les compétences de l’archevêque — plus exactement du métropolitain —, se limitent au gouvernement (spirituel, judiciaire, exécutif et législatif) de son diocèse (ou archidiocèse), en l’occurrence celui de Malines-Bruxelles pour la Belgique. Ce dernier est de loin le plus peuplé du pays (une province, dans la géographie ecclésiastique, est composée de huit diocèses). Si le droit canon délègue à l’archevêque un droit de surveillance sur les évêques de sa province, son rôle est essentiellement d’organiser la coopération entre les diocèses. Quant au titre de « primat », même s’il est très régulièrement utilisé par les journalistes, il a en réalité été aboli par le Concile Vatican II.

L’efficacité de cette gouvernance suppose une légitimité dans le domaine spirituel. L’un des grands enjeux pour les archevêques est donc de parvenir à produire un discours propre à leur assurer le leadership dans cette matière. Ils doivent diffuser un message pertinent pour l’opinion publique (c’est-à-dire propice à des processus d’identification ou d’adhésion), y compris chez les non croyants, et valide d’un point de vue théologique, le tout dans un langage simple, compréhensible pour le plus grand nombre. Idéalement, ce message doit participer aux discours sociaux les plus écoutés. Une politique de présence dans les médias est donc fondamentale. Il est également indispensable que les archevêques produisent régulièrement des livres ou des brochures, et prononcent des discours très médiatisés. L’archevêque doit donc parvenir à s’imposer comme homme public.

Cette visibilité médiatique n’est toutefois pas à confondre avec un réel pouvoir dans le champ politique, même si, en Belgique, la place laissée aux autorités religieuses lors des célébrations officielles peut prêter à confusion. En raison de la structure en piliers du pays (l’organisation verticale des services du bien-être social), l’archevêque peut bénéficier à certains moments d’un pouvoir d’influence sur les grandes institutions que sont les partis d’origine démocrate-chrétienne (le Christen-Democratisch en Vlaams ou CD&V en Flandre et le Centre démocrate humaniste ou CdH en Wallonie-Bruxelles), l’enseignement et le secteur des soins de santé.

Depuis les années 1980, les mutuelles et les syndicats se sont éloignés, voire coupés de l’Église. Pour ce qui est des partis, s’ils ne sont plus téléguidés par les autorités ecclésiastiques comme ce put être le cas avant la Deuxième Guerre mondiale, il arrive que certains de leurs membres consultent volontiers l’archevêque. Ce fut le cas des mandataires politiques chrétiens lors des grands débats parlementaires sur les questions éthiques de la dépénalisation partielle de l’avortement (1990) et de l’euthanasie (2002). Ainsi, lorsque cette dernière question fut en débat, le président du parti démocrate-chrétien flamand Stefaan De Clerck adressa les textes des propositions de loi au cardinal Danneels. Le futur Premier ministre et membre de l’aile conservatrice du CD&V Herman Van Rompuy sollicita quant à lui un entretien avec le primat de Belgique...

Le lien avec les deux coupoles de l’enseignement catholique, le Secrétariat général de l’Enseignement catholique et le Katholiek Onderwijs Vlaanderen, tendit à s’amenuiser au fil des années. Godfried Danneels avait pour politique de respecter l’autonomie de ces institutions. La gestion en était laissée aux directeurs généraux — membres du clergé jusqu’à la fin du siècle dernier — avec lesquels il entretenait des relations de confiance. Certains d’entre eux étaient très liés avec les ministres chargés de l’enseignement, lorsque ceux-ci étaient chrétiens.

Au sein de chaque diocèse, il existe en effet un vicaire épiscopal assigné aux questions scolaires. Ses préoccupations concernent essentiellement le contenu des cours de religion et la pastorale. En outre, il existe pour la Fédération Wallonie-Bruxelles un Conseil général de l'Enseignement catholique (CGEC) qui se compose des parents d’élèves (l’Union des Fédérations d’Associations de Parents de l’Enseignement catholique), des enseignants représentés par la CSC-Enseignement (syndicat chrétiens), des Pouvoirs organisateurs (les directions d’école) et des représentants du Secrétariat général de l'Enseignement catholique. Le Conseil d’Administration est présidé par un évêque. Grâce à ce réseau, l’archevêque est tenu informé de l’évolution de l’enseignement catholique, lequel capte en Flandre autour de 62 %  des élèves pour les jardins d’enfants et le primaire, et 74,2 % pour l’enseignement secondaire général ; en Fédération Wallonie-Bruxelles, la population scolaire inscrite dans l’enseignement libre, très majoritairement catholique, est de 39 % pour le jardin d’enfants, 42,5 % pour le primaire et 61 % pour le secondaire général.

C’est cependant essentiellement dans l’enseignement supérieur, et particulièrement dans les universités catholiques du pays, que l’archevêque tient à garder un droit de regard. Il est de droit grand chancelier de l’Université catholique de Louvain et de la Katholieke Universiteit Leuven depuis 1980. Si cette fonction a été déterminante (dans les nominations académiques notamment) pour la politique universitaire à l’époque, elle a progressivement perdu de l’importance jusqu’à se réduire, trente ans plus tard, à un rôle essentiellement honorifique. 

Toutefois, l’archevêque s’intéresse de très près à deux domaines : d’une part, les facultés de théologie et de droit canonique (où la nomination des professeurs dépend de son approbation, qui doit ensuite être validée par Congrégation pour l’Éducation catholique du Saint-Siège) ; de l’autre, la recherche médicale (procréation médicalement assistée, euthanasie et recherche sur les embryons), les questions éthiques gagnant à partir des années 1980 une place de plus en plus importante dans les débats ecclésiaux. Pour ce qui est du premier domaine, sa fonction est importante puisqu’il lui revient d’assurer, ou non, l’indépendance et l’autonomie dans le champ de la recherche en théologie. Pour ce qui est du second domaine, le cardinal Danneels joua un rôle de consultant et surtout de médiateur entre les chercheurs en médecine, contraints à l’innovation scientifique par les impératifs de l’excellence académique, et le Saint-Siège. Sur la question de l’euthanasie, il tenta de faire entendre la voix de l’Église et de travailler au développement des soins palliatifs dans les hôpitaux catholiques.

Concernant toutes ces affaires, Godfried Danneels tenta d’être le « go between » entre le Saint-Siège et ses interlocuteurs belges. Sa position était peu confortable puisque, comme son prédécesseur Léon-Joseph Suenens, il fut créé cardinal par le pape, c’est-à-dire désigné pour faire partie du Collège des cardinaux (ou Sacré Collège) et ce afin de l’assister. À ce titre, le cardinal Danneels siégea dans un nombre important de congrégations et de conseils pontificaux : la Congrégation pour l’Évangélisation des Peuples, la Congrégation pour l’Éducation catholique, la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, la Congrégation pour le Culte divin et pour la Discipline des Sacrements, le Conseil pour les Affaires publiques de l’Église et le Secrétariat pour les non-Croyants. 

Les biographes du cardinal Danneels soulignent son éloignement progressif de la sphère romaine en raison de ses critiques à l’égard de la politique centralisatrice menée par Rome, le peu d’empathie manifestée à l’égard des théologiens de la libération (dont certains aspects et penseurs lui inspirent toutefois un intérêt soutenu) et son affinité avec la « vertu de l’espérance », éloignée du pessimisme culturel du Saint-Siège, surtout sous Benoît XVI. En outre, la nomination à sa succession d’André-Joseph Léonard en 2010, dont le profil ne correspondait à ses yeux ni aux besoins et souhaits de l’Église locale, ni à l’orientation de la Conférence épiscopale belge, lui aurait profondément déplu. Il faut dire que Mgr Léonard jouissait, lui, et notamment en tant que membre de la Commission théologique internationale dirigée par le cardinal Ratzinger, d’une image positive à Rome. En revanche, pour la Curie romaine, le cardinal Danneels s’est montré trop tolérant à l’égard des dissidents de l’Église et n’a pas pu empêcher le vote de la loi sur l’avortement de 1990. Dès lors, l’élection à la papauté – à laquelle il a vraisemblablement contribué – de Jorge Mario Bergoglio, avec lequel il a beaucoup d’affinités, a représenté pour le cardinal belge un véritable tournant.

Mais ces trente dernières années, le pouvoir d’influence des hauts dignitaires de l’Église se situe essentiellement dans les organisations internationales non gouvernementales. Leur action s’inscrit dans le mouvement de mobilisation des Églises pour occuper une place stratégique sur la scène publique internationale, plus réceptive à leurs revendications que les gouvernements locaux, de plus en plus sécularisés. Le phénomène de globalisation qui émerge après la Deuxième Guerre mondiale a permis la croissance du nombre d’acteurs « religieux transnationaux » qui opèrent pour défendre les intérêts de leur religion. L’importance de ce phénomène amène à penser qu’on assiste à la constitution de l’embryon d’une société civile transnationale et globalisée, alternative à l’ordre international dirigé par les États. Dans cette configuration, et particulièrement après le Concile Vatican II, l’Église catholique parvient à afficher une présence organisée et relativement homogène, qui lui confère une réelle légitimité et lui assure un pouvoir d’influence (voire de décision) effectif.

De 1990 à 2000, le cardinal Danneels dirige Pax Christi. En tant qu’organisation non gouvernementale, cette dernière peut s’engager plus franchement que les chefs d’État et ne dépend pas des contraintes diplomatiques. Ses dirigeants se rendent facilement sur des territoires en guerre pour essayer de faire agir les autorités religieuses locales. Les ONG sont également très actives dans les lobbys internationaux qui tentent d’intervenir auprès de l’ONU ou de l’Union européenne. En 2002, Godfried Danneels est impliqué dans la fondation de l’European Council of Religious Leaders (ECRL).

On l’aura compris, hors la gouvernance cléricale, le pouvoir de l’archevêque est d’ordre essentiellement symbolique. L’enjeu pour l’Église aujourd’hui est de parvenir à imposer un discours décalé par rapport à celui des célébrités à qui les médias donnent la parole. Jean-Paul II, qui avait bien compris l’importance du pouvoir de la presse (le « soft power ») a développé l’idée que l’Église est « experte en humanité ». En Belgique, c’est bien ce rôle d’expertise dont se prévalent les dignitaires catholiques qui, à ce titre, sont intégrés dans de nombreux organes consultatifs de l’État. Par ailleurs, pour Godfried Danneels, l’avenir du catholicisme est intellectuel. Lui-même est l’auteur d’un nombre impressionnant de livres et surtout de brochures, dont certaines ont été tirées à plus de 100 000 exemplaires, chiffre énorme à l’échelle de la Belgique. Enfin, sa politique à l’égard de l’enseignement secondaire et des universités — consistant à les soutenir dans leur désir d’autonomie par rapport à l’Église —, lui a permis de garder un bras de levier essentiel dans la formation intellectuelle du pays.

Cécile Vanderpelen-Diagre (ULB).

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