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Église, nation et peuple en Grèce : la question sensible du patrimoine ecclésiastique

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Confronté à la menace d’une faillite de l’État, le gouvernement grec décrétait en septembre 2011 une nouvelle taxe sur les biens immobiliers. Une série d’exemptions accompagne cette mesure, qui concernent notamment les églises, monastères et bâtiments de l’Église orthodoxe « à l’exception des biens exploités commercialement ». Dans un contexte d’austérité budgétaire, de baisse des salaires et d’accroissement du chômage, l’annonce de cette exonération déclenche une avalanche de réactions : sont visés les « privilèges » de l’Église orthodoxe, le manque de transparence de ses comptes, la prise en charge du salaires des prêtres par l’État. En Grèce, la question du patrimoine ecclésiastique, sujet sensible et encore largement opaque, constitue un angle crucial d’approche des liens étroits — mais ambigus — entre Église, nation et État.

L’héritage des organismes ecclésiastiques en Grèce peut remonter aux empires byzantin et ottoman. Au IVe siècle de notre ère, le christianisme est reconnu religion officielle de l’Empire romain d’Orient. Les communautés chrétiennes — et l’Église en tant qu’institution — se consolident dès lors dans l’ombre du pouvoir impérial. Au fil des siècles, églises et monastères se multiplient, consolidés par les dons des fidèles, des dotations de souverains et de grandes familles. Les monastères de l’Athos ont été fondés à partir du Xe siècle, souvent grâce à l’appui d’empereurs ou d’aristocrates. Vatopédi, par exemple, a été établi autour de l’an 980 par un noble originaire d’Andrinople. L’établissement religieux est par la suite largement doté en terres et en biens. Aux XIIIe-XIVe siècles, de grandes familles utilisent le monastère comme banque de dépôt, certains de ses membres lèguent leur fortune, deviennent moines en l’échange d’une rente viagère. Publiées depuis 1937 par des byzantinistes du Collège de France, les archives de l’Athos signalent l’importance des questions foncières pour ces monastères : nombre d’entre eux possèdent en effet de vastes domaines en Macédoine au XIVe siècle. Face à un Empire byzantin très affaibli, l’Église orthodoxe représente au XVe siècle une puissance économique et le vivier de factions politiques.

Après la prise de Constantinople, en 1453, l’Église grecque orthodoxe se maintient, dans un empire dirigé par un souverain musulman. Le droit religieux islamique reconnaît aux « gens du livre » le statut de dhimmi — ou de protégés — moyennant l’acquittement d’impôts spéciaux et l’acceptation d’une situation d’infériorité juridique. En dépit de fluctuations notables, la période ottomane constitue une période d’accroissement du patrimoine de l’Église orthodoxe. A la mort d’un dhimmi, sa fortune pouvait, en effet, revenir à l’État, à moins d’être transférée à une fondation religieuse, auquel cas ce bien devenait inaliénable. Les biens du millet des Rums demeuraient ainsi au sein de la communauté confessionnelle à travers l’institution ecclésiastique. La notion de wakf désigne un bien consacré à une institution pieuse : ce principe a eu pour conséquence l’accumulation de richesses vers l’Église.

En 1830, date d’établissement d’un petit royaume de Grèce, le contrôle de l’institution ecclésiastique — son pouvoir politique, social et économique — constitue un enjeu. Le monastère de Petraki est alors le premier propriétaire foncier de l’Attique, région abritant la nouvelle capitale, Athènes. Aux XIXe et au XXe siècles, deux logiques contraires façonnent les rapports entre Église, État et peuple : d’une part, l’Église orthodoxe acquiert un statut privilégié en Grèce ; d’autre part, le clergé est subordonné au pouvoir politique. L’État tente aussi à plusieurs reprises de récupérer des portions de terres ecclésiastiques au nom d’une « rationalisation » agraire, d’une modernisation ou de la justice sociale.

Depuis 1844, l’Eglise orthodoxe de Grèce est juridiquement définie comme « religion dominante » de l’État. A la fin du XIXe et dans la première moitié du XXe siècles, la construction d’un État nation « homogène » s’est accompagnée d’une mise à l’écart voire d’une expulsion de l’altérité religieuse. Dans un pays où les relations clientélistes ont longtemps prédominé, les organismes ecclésiastiques, dotés d’un statut de droit public, ont souvent été ménagés et très peu imposés.

La collaboration affichée entre Église orthodoxe et État s’est souvent doublée, cependant, d’un rapport de force. En 1833, alors que l’Église de Grèce se constitue en instance autocéphale, le pouvoir politique impose une réforme ecclésiastique et réduit drastiquement le nombre de monastères : les biens rassemblés doivent alors servir à accroître l’espace cultivable, rémunérer les prêtres, restaurer les lieux de culte et financer l’éducation nationale, une fonction reprise en charge par l’État. Les politiques agraires ont aussi touché l’Église orthodoxe : celles de 1886, des années 1920, de 1952 se sont traduites par des confiscations de terres, avec — et parfois sans — dédommagement.

Ces liens et tensions ont encore été en jeu à la fin du XXe siècle : en mars 1987, le gouvernement socialiste (PASOK) faisait adopter une loi réglant des « questions de fortune ecclésiastique ». Le projet prévoit la nationalisation des biens ruraux monastiques, à moins que le monastère ne présente des titres légaux de propriété. Les terres nationalisées doivent être redistribuées et mises en valeur par des coopératives agricoles. La loi 1700/1987 — projet de réforme de l’Église par le pouvoir politique — s’est heurtée à une vigoureuse résistance. L’Église a su mobiliser à ses côtés une partie des fidèles et le Patriarcat de Constantinople. La loi 1700/1987 n’a jamais été apliquée.

Le patrimoine de l’Église de Grèce en 2011 ne représenterait, selon le Synode, que 4% du celui de l’institution en 1830. Pour l’ancien archevêque Mgr Christodoulos (1939-2008), la rémunération des prêtres sur le budget public ne constituerait donc qu’une maigre compensation des nombreuses spoliations, dons et services rendus par l’Église à la nation au cours de son histoire.

Pour l’Église orthodoxe, le début du XXIe siècle est placé sous le sceau de la déchristianisation et de l’épouvantail d’une séparation entre Église et État. Proposée dans le programme du parti socialiste (PASOK) en 1981, la « séparation » n’a été posée jusqu’à présent par aucun gouvernement. Prévaut cette perception d’une subtile interdépendance entre deux instances, qui inclut des aspects économiques. Cette perspective redoutée éclaire pourtant nombre de choix des institutions synodales, y compris un effort de mise en valeur du patrimoine ecclésiastique. Considérée comme le deuxième propriétaire foncier en Grèce, l’Église orthodoxe gère des centaines de biens immobiliers et de nombreux terrains. Autrefois essentiellement agraire, ce patrimoine est progressivement devenu plus urbain et financier : en 2010, les seuls services économiques centraux de l’Église détiendraient plus de 7 millions d’actions.

Dans un contexte de concurrence plus vive des idées religieuses, le registre patriotique, longtemps adopté par le haut clergé, tend à passer en sourdine. Il est remplacé par une mise en exergue des activités philanthropiques de l’institution. Ces activités charitables, jadis bien en retrait, justifient aussi la nécessaire préservation d’un patrimoine, source de financement d’une « œuvre sociale et nationale ». 

Isabelle Dépret (ULB).

(Photo : Georgid)

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