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Gestion de l’islam : un néo-gallicanisme ?

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Dans le contexte des attentats sanglants des 7 et 9 janvier à Paris, alimentées aussi par les discours sur la « radicalisation » d’une partie de la jeunesse musulmane, deux initiatives publiques ont défrayé la chronique en France et en Belgique, ces dernières semaines. En France, le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, chargé des cultes, a indiqué la volonté du gouvernement de mettre sur pied une « instance de dialogue » avec l'islam. Conséquence : le Conseil français du Culte musulman (CFCM), créé en 2003 à l’initiative de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur lui aussi, s’est vu marginalisé davantage encore qu'il ne l'était ­— les autorités voulant s’adresser désormais à « tous ceux qui ne sont pas ou qui ne se sentent pas représentés par le CFCM » — et pour ainsi dire dessaisi d'une série de dossiers essentiels : la formation des imams, l'abattage rituel, le financement des mosquées ou le dialogue interreligieux. En Belgique, c’est le ministre francophone en charge de l’enseignement supérieur qui a annoncé récemment la mise en route d’un processus visant à mettre sur pied une formation des imams et des cadres musulmans en Fédération Wallonie-Bruxelles.

Ces deux initiatives, qui s’inscrivent dans la logique d’autres mesures prises ou revendiquées depuis une quinzaine d’années par les autorités publiques des deux pays, témoignent de ce qu’en matière de gestion de l’islam, c’est une conception teintée de gallicanisme qui s’affirme bien souvent, en France comme en Belgique. Elle illustre la volonté du pouvoir politique de faire émerger un islam local ou européen, qu’il entend favoriser ; dans le même temps, elle entraîne souvent des entorses au principe de séparation Eglise(s)/Etat et « exceptionnalise » en quelque sorte l’islam, lui administrant des mesures qui ne s’appliquent en effet pas aux autres cultes présents sur le territoire.

En France si des élus, notamment, et en particulier ces deux derniers mois, brandissent la laïcité comme un rempart contre le fondamentalisme religieux et dénoncent toute entorse à la conception qu’ils se font de cette même laïcité, un examen pointilleux du système de régulation des convictions montre pourtant que la séparation née de la loi de 1905 connaît de nombreuses exceptions — même en Métropole — et que l’Etat, à défaut de reconnaître des cultes, en « connaît » certains et dialogue en permanence avec eux, notamment par le truchement du Bureau des Cultes du ministère de l’Intérieur. Un Bureau des Cultes qui s’inscrit aussi dans une appréhension davantage politique de la régulation du religieux, ces dernières années. D’aucuns ont par ailleurs pointé l’interventionnisme manifeste des pouvoirs publics lorsque le Conseil français du Culte musulman est né des desseins de celui qui n’était alors pas encore président de la République, Nicolas Sarkozy, un responsable politique dont le rapport à la laïcité a été pour le moins fluctuant ces quinze dernières années, comme Jean Baubérot l’a montré, en qualifiant ce rapport — qui a influencé d’autres politiques que la sienne — de « néo-gallican ».

C’est ainsi un gouvernement socialiste qui aujourd’hui entend renouveler cette façon de gérer l’islam, ambitionnant d’à la fois se doter d’un interlocuteur acceptable en matière de gestion du culte musulman et provoquer l’émergence d’un islam considéré comme compatible avec les valeurs de la République. On rappellera à cet égard que c’est un autre ministère socialiste — le gouvernement Jospin — qui en 2002 avait mis sur pied ce que l’on appelle communément l’« Instance Matignon », visant à recevoir une fois l’an les plus hauts responsables de l'Église catholique chez le Premier ministre. Le politiste Philippe Portier insistait à cet égard sur le fait que constamment l’Etat, en France, oscille entre reconnaissance et surveillance des religions, et que sa laïcité est donc bien moins figée qu’il n’y paraît. L’islamologue belge Felice Dassetto rappelle par ailleurs qu’en France, parmi d’autres initiatives, des formations pour « cadres musulmans » ont déjà été mises en place par l’Etat à Strasbourg et que des formations pour imams sont organisées à l’Institut catholique de Paris, tout en étant financées par le ministère de l’Intérieur.

En Belgique, non content d’avoir suscité, piloté et inspecté la mise en œuvre du processus qui a conduit à l’élection d’une première puis d’une deuxième assemblée des musulmans, dont a émergé l’Exécutif des Musulmans, l’interlocuteur des pouvoirs publics, l’Etat a appliqué à l’islam des mesures que jamais il n’a administrées à d’autres cultes — le mettant également « sous surveillance » en quelque sorte. La dernière initiative en date émane du ministre de l’enseignement supérieur en Fédération Wallonie-Bruxelles et s’inscrit dans la même volonté de contrôle de l’islam.

Voulant « faire advenir un islam moderne et européen », soucieux aussi de permettre l’émergence de responsables religieux moins soumis à une tutelle étrangère et plus en phase avec les valeurs communes partagées par tous les Belges, le ministre francophone Jean-Claude Marcourt a en effet mis en route une commission chargée d’élaborer un projet de formation universitaire à destination des « cadres musulmans » — imams, aumôniers, professeurs de religion et responsables cultuels et associatifs. Cette formation devrait prendre place au sein d’un « Institut public de l’islam » à créer. Au sein de cette commission siègent à la fois des universitaires — les Universités étant appelées à accueillir l’initiative ministérielle — et des représentants de l’Exécutif de Musulmans de Belgique (EMB) ou de ses organes internes.

La collaboration de l’EMB est toutefois apparue comme étant manifestement conditionnelle. Le recadrage opéré par le président de l’Exécutif des Musulmans de Belgique, Nouredinne Smaïli, dans un communiqué du 7 novembre 2014 — se réjouissant de l’initiative, mais en en excluant fermement la formation des imams —, avait ainsi une double signification : réaffirmer clairement que la théologie était du ressort des seuls théologiens, et non des Universités, et signifier que toute ingérence publique dans le domaine du religieux ne pouvait se faire qu’en étroite concertation avec les acteurs religieux concernés.

Le partenariat avec le Maroc — lequel a lancé la construction, en mai 2014, de l’Institut Mohammed VI de la Formation des Imams, Morchidines et Morchidates — que défend pour sa part le ministre belge de Affaires étrangères en matière de formation des imams, va dans le même sens : il n’est que rhétorique — l’Etat ne peut évidemment, en raison du principe de séparation énoncé dans l’article 21 de la Constitution, favoriser un profil d’imams contre un autre —, il renforce l’ingérence étrangère dans le processus de développement de l’islam en Belgique, et enfin il entend promouvoir une lecture de l’islam — malékite, en l’occurrence — contre la diversité des islams présents sur le territoire, lesquels proviennent du Maghreb, mais aussi de Turquie, d’Afrique subsaharienne, du Pakistan, du Bangladesh, d’Albanie, du Kosovo…, sont sunnites mais aussi chiites et alévis, malékites mais aussi imbus d’autres écoles juridiques ou de pensée.

Le politique veut ainsi peser sur l’avenir de l’islam local, des deux côtés du Quiévrain. Au sein de l’islam de France, des voix se sont pourtant élevées — comme celle de l’islamologue et écrivain Ghaleb Bencheikh — pour dénier à l’Etat la mission d’organiser le culte musulman et pointer son interventionnisme parfois autoritaire en la matière. En Belgique, l’initiative du ministre Marcourt a également rencontré des objections sérieuses, en particulier dans le monde universitaire : il en est ainsi du fondateur du CISMOC — le centre de référence de l’Université catholique de Louvain dans le domaine de l’islam contemporain —, Felice Dassetto, lequel signalait qu’il y avait certes quelque chose de « louable dans l’intention, de tenter de créer des contre-feux [au] danger religieux » tout en sapant « le principe fondamental de la laïcité de l’Etat » : « L’Etat providence belge dont nous tous bénéficions n’est pas et ne doit pas être l’Etat de providence religieuse », résumait-il. Et ce tandis que le Centre interdisciplinaire d’Etude des Religions et de la Laïcité de l’Université libre de Bruxelles pointait à la fois l’entorse à la liberté académique qu’implique la concertation d’un programme universitaire avec la « communauté musulmane » et, comme Felice Dassetto, le gallicanisme ambiant qui enrobe les initiatives publiques relatives à l’islam.

L’Etat se trouve ainsi dans une attitude ambivalente : à la fois il entretient la peur de la religion, par l’accent mis sur le radicalisme et les moyens d’exception mis en place pour y remédier, et dans le même temps il prend appui sur la religion pour développer des politiques de vivre-ensemble, renforcer le lien social et cimenter la cohésion sociale — confortant la place de la religion dans l’espace public et le rôle de la religion comme acteur de la société civile. De surcroît, concernant les musulmans, il entend faire le tri entre un « bon » islam et un « mauvais » islam, favoriser et encourager le premier, tout en combattant le second. Une immixtion qu’il n’applique qu’à l’islam, prolongeant ainsi le regard social particulier qui est porté vers cette religion, perpétuant aussi une forme de néo-colonialisme quelque peu paternaliste et fondant son appréciation de la situation sur l’idée non démontrée que seuls des cadres musulmans connaîtraient un déficit de culture démocratique.

Partant d’un principe empreint d’humanisme — « normaliser » l’islam —, l’Etat l’exceptionnalise. Car le ministre Marcourt n’entend pas éluder le reproche qui peut lui être fait de faillir au principe de séparation constitutionnelle : « Nous avons dû vaincre notre réticence à le faire, mais la nécessité fait loi. Si on veut une société belge apaisée, on doit passer par là », souligne-t-il. De surcroît, voulant promouvoir un islam local ou européen, l’Etat souhaite peser sur l’évolution de cette religion et de ses expressions, au mépris des processus propres de développement et de mutation des islams de Belgique ou de France — lesquels peuvent en effet avec le temps tendre vers davantage de conservatisme. Pourtant, le renouvellement d’une religion ne se décrète pas, à moins de lui imprimer une marche forcée comme le fit il y a deux siècles l’empereur Napoléon, dont certains revendiquent aujourd’hui que la torsion idéologique qu’il imprima au judaïsme français serve de modèle pour l’islam de 2015.

Le gallicanisme, dont Napoléon Bonaparte fut un champion, le sociologue de la laïcité Jean Baubérot le définit par trois idées-force : « Contrôler la religion, protéger la religion, franciser la religion ». Les politiques menées en France comme en Belgique, ces temps derniers, y puisent largement. Jean Jaurès, en 1905, affirmait pourtant déjà qu'il fallait respecter la constitution propre de chaque Eglise. Ce qui s’incarna dans la loi de séparation de 1905, laquelle scella « l'enterrement républicain de tout gallicanisme », comme l’a écrit Emile Poulat (Scruter la loi de 1905, p. 259). Jean Baubérot considère dès lors que « faire du catholicisme une ressource identitaire de la France (ses ‘racines’), d'une part, exiger un ‘islam de France’, républicanisé, au lieu de seulement le soumettre au droit commun, de l'autre, reprend en fait cette tradition gallicane d'une nouvelle manière ». La politique du président Sarkozy, ainsi résumée, est aujourd’hui pour son deuxième volet pleinement assumée par la gauche, et se trouve dans le même temps être en étroite résonance avec les pratiques que connaît la Belgique. Ce gallicanisme revivifié fait ainsi un singulier retour sur la scène historique, signe que le poids de l’histoire et de ses recettes ne quitte jamais vraiment le politique.

Jean-Philippe Schreiber (ULB).

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