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Athéisme, orthodoxie et identité nationale en Europe orientale

Athéisme, orthodoxie et identité nationale en Europe orientale Demarine

Les pays d’Europe où l’orthodoxie est la religion dominante, ont connu l’athéisme comme idéologie officielle sous le communisme, à l’exception de la Grèce. La place de l’athéisme dans ces pays suscite aujourd’hui diverses réflexions, à la lumière de l’histoire des XIXe et XXe siècles, mais aussi en raison du statut de l’orthodoxie dans la société contemporaine est et sud-est européenne. Les données relatives à l’athéisme et à la croyance en Dieu varient en fonction des sondages et des études. Les statistiques évoquent 80 % à 90 % d’orthodoxes dans des pays comme la Roumanie, la Serbie, la Bulgarie ou la Grèce. En Russie, on constate même une augmentation sensible des « croyants » depuis la chute de l’U.R.S.S. En Serbie, lors d’un recensement en 2002, près de 85 % de la population se déclara orthodoxe, mais 20 % affirmèrent croire réellement en Dieu. Par contre, moins d’un pourcent des citoyens se sont déclarés clairement athées.

L’athéisme officiel dans les anciens Etats communistes et la collaboration des institutions ecclésiastiques avec les pouvoirs communistes, en Russie, en Roumanie et en Bulgarie notamment, n’ont pas provoqué l’abandon de la religion parmi les fidèles et entamé le prestige et l’autorité morale de l’Eglise. Les persécutions à l’encontre des Eglises ont même favorisé l’attachement à la religion. Le nombre important de fidèles qui se réclament de l’orthodoxie n’est cependant pas nécessairement révélateur d’un taux élevé de personnes croyantes et significatif par conséquent d’un faible taux de l’athéisme dans cette partie de l’Europe. L’agnosticisme et l’athéisme n’impliquent pas toujours non plus le rejet de l’institution ecclésiastique ou de l’orthodoxie, en raison des conceptions identitaires de la religion.

Les relations traditionnelles entre l’Eglise et l’Etat dans le monde orthodoxe sont de manière générale régies par ce que l’on appelle la « symphonie » ou l’« harmonie » entre le spirituel et le temporel. Il s’agit d’un aspect de l’ecclésiologie orthodoxe hérité de l’histoire de l’Eglise à Byzance et lié à l’évolution des conceptions théologiques concernant les rapports entre l’Eglise et l’Etat en Orient. Mais c’est surtout la question nationale au sein de l’Eglise qui détermine le statut du religieux de nos jours.

Les Eglises orthodoxes sont considérées comme « nationales » et bénéficient d’un statut spécifique, malgré des contextes culturels et politiques parfois très différents entre des pays tels que la Russie, l’ex-Yougoslavie, la Roumanie, la Bulgarie et la Grèce. Il importe d’évoquer d’ailleurs le cas des Eglises orthodoxes, plutôt que de l’Eglise orthodoxe en général, tant la notion d’Eglise « locale » est importante au sein de la communion et tant il existe des divergences sur le plan ecclésiologique à l’intérieur du monde orthodoxe, surtout entre les Eglises locales et le patriarcat œcuménique de Constantinople. 

L’« ethnophylétisme » est une conception ecclésiologique qui consiste à envisager l’Eglise locale « autocéphale », c’est-à-dire autonome et « indépendante », comme une institution « nationale », basée sur l’ethnicité. L’Eglise locale et « nationale » s’adresse à des fidèles d’un peuple en particulier — russe, serbe, roumain, bulgare... L’orthodoxie est conçue de manière ethnique et est liée à un sentiment d’appartenance nationale et culturelle. Cette conception, qui introduisait le critère de la nationalité (ethnicité) dans l’Eglise, fut condamnée comme hérésie par le patriarcat de Constantinople en 1872. Elle constitue cependant aujourd’hui un élément majeur de l’ecclésiologie, même s’il s’agit d’une conception ecclésiale dès lors très peu « orthodoxe », si l’on s’en tient à la tradition canonique des premiers conciles défendue par le patriarcat œcuménique.

Le lien ethnophylétique établi entre la confession et la nation (ethnie) constitue une des différences fondamentales entre l’orthodoxie et le catholicisme en ce qui concerne l’organisation de l’Eglise et la doctrine moderne des rapports entre l’Eglise et la société, la religion et l’individu. La religion peut revêtir une dimension identitaire et nationale dans certains pays catholiques comme en Pologne ou en Croatie par exemple. Mais les concepts de « nation » et d’« ethnicité » ne sont pas intégrés dans les fondements mêmes de l’ecclésiologie catholique, comme c’est le cas de l’ecclésiologie orthodoxe défendue par les Eglises dites « phylétiques ».

Les Eglises orthodoxes sont par conséquent les garantes des identités nationales. Une forme d’équation est établie entre l’unité de la foi, de la religion, de l’Eglise autocéphale, de l’Etat souverain, de la nation, l’intégrité territoriale, etc. Les rapports entre l’Eglise et l’Etat sont ainsi fixés par ce que nous appellerions une « ecclésiologie politique » qui dépasse largement l’organisation de l’institution ecclésiastique. Elle définit les modes de relations que doivent entretenir l’Eglise et les fidèles avec l’Etat et la nation.

L’Eglise est de facto une Eglise dominante ou d’Etat. Le lien qui unit l’orthodoxie et la nation constitue la clé de toute analyse, que ce soit en matière politique ou de spiritualité et de religion, et par conséquent de croyance et de non croyance. La sécularisation et la séparation entre l’Eglise et l’Etat demeurent ainsi entravées par ces conceptions phylétiques. La nationalité, la citoyenneté et l’identité restent envisagées selon le critère religieux. Malgré les constitutions « libérales » de type occidental qui prévoient une séparation plus ou moins claire de l’Eglise et de l’Etat en Europe orientale et dans les Balkans, la religion est considérée comme le vecteur des identités nationales, ethniques et culturelles. L’Eglise conserve ainsi un rôle essentiel au sein de la société civile, mais aussi à l’intérieur de l’autorité de l’Etat.

L’autorité morale que représente l’Eglise « nationale », « conscience de la nation », « mère de la patrie », depuis l’« ethnogenèse » du peuple, en « symphonie » avec l’Etat et la « nation », empêche toute forme de contestation de l’autorité religieuse. Le primat (patriarche) de l’Eglise « nationale » est généralement considéré comme le deuxième personnage de l’Etat, après le président de la République, indépendamment de toute considération juridique et constitutionnelle.

Le conflit entre l’Eglise et l’Etat relève, aux dires des représentants de l’orthodoxie, de conceptions hétérodoxes. Envisager une rivalité entre les pouvoirs spirituel et temporel serait même une hétérodoxie d’origine occidentale et catholique. Pour les Eglises orthodoxes, c’est la suprématie de l’Eglise catholique sur l’Etat et le pouvoir temporel qui a provoqué la réaction laïque depuis la Renaissance, tandis qu’au sein de l’orthodoxie, la « symphonie » permet une « harmonie » non concurrentielle entre les deux pouvoirs. L’Eglise orthodoxe ne peut ainsi constituer une force sociale indépendante ou susciter une opposition au pouvoir en place. Toute critique de l’Eglise risque d’être considérée comme une attaque contre l’Etat et la nation. Mais la critique de l’Etat et la remise en question des mythes nationaux sont aussi perçues comme une contestation de l’Eglise.

Une certaine forme de « fondamentalisme » a par conséquent pour objet de placer l’Eglise et l’orthodoxie au centre de la société, tant sur le plan politique que moral, comme seules références « idéologiques » et « salutaires ». Dans les Balkans, l’Eglise est censée lutter contre les ennemis de la nation, comme lors du processus d’émancipation par rapport à la domination ottomane. En Russie, l’orthodoxie a tendance à constituer une « idéologie » d’Etat, fondatrice de la nation russe et inséparable de la politique menée par le pouvoir actuel. L’Eglise locale se retrouve dès lors soumise au pouvoir politique et impliquée dans les conflits nationaux, voire les nationalismes, ce qui explique en grande partie les différentes formes de collaborations avec les totalitarismes de l’époque contemporaine.

Cette conception de l’orthodoxie « laïcisée » ou « sécularisée », soumise à l’Etat et au fait national, au détriment de sa mission eschatologique et sotériologique, est condamnée, à l’instar des décisions prises par le patriarcat de Constantinople en 1872, par certains représentants de l’Eglise orthodoxe, quoique très minoritaires de nos jours. C’est surtout le cas au sein des communautés d’obédience constantinopolitaine et dans une partie de la communauté orthodoxe rependue à travers le monde dans la diaspora.

On peut dès lors s’affirmer athée tout en tenant à son appartenance à l’orthodoxie et même à l’Eglise orthodoxe, pour des raisons nationales et d’ethnicité. On pouvait se déclarer marxiste et orthodoxe sans que cela ne pose de difficulté, comme ce fut le cas en Grèce lors de la guerre civile, mais aussi sous le communisme. La déclaration d’appartenance à la religion orthodoxe n’implique pas nécessairement une conviction religieuse ou philosophique, mais surtout un sentiment d’appartenance à une « nation », une appartenance culturelle et identitaire.

Dans ce contexte dominé par des considérations identitaires, la conception nationale de la religion ne constitue pas une entrave à l’athéisme ou à des conceptions philosophiques proches de l’agnosticisme. Mais aujourd’hui, dans le cadre des nationalismes et des radicalismes religieux et politiques dans l’ancienne Europe de l’Est, l’athéisme est plutôt perçu comme une manifestation d’hostilité envers l’Etat et la nation, considérés en danger en raison des bouleversements géopolitiques et idéologiques du monde contemporain. L’athéisme risque même d’être envisagé comme une forme de soumission à un Occident sécularisé, censé nier les valeurs morales et nationales véhiculées par l’orthodoxie, comme une atteinte, voire une trahison par rapport à l’Eglise, l’Etat et la nation. Il n’est pas rare que l’athéisme, comme la laïcité d’ailleurs, soit considéré aussi comme une réminiscence du bolchevisme et du marxisme.

La question qui se pose est finalement celle-ci : de propres convictions philosophiques et spirituelles sont-elles envisageables, quitte à se distancer éventuellement de la religion et de l’orthodoxie, sans que cela puisse avoir des répercussions en matière identitaire et politique ? Le taux si peu élevé de l’athéisme dans les pays d’Europe orientale et du Sud-Est montre que l’on y préfère se déclarer orthodoxe pour des raisons nationales, par crainte de s’exclure de la nation ou d’être considéré comme antipatriote.

La critique de la religion se limite en général à la collaboration excessive de l’Eglise avec l’Etat. L’agnosticisme et l’athéisme risqueraient d’impliquer une exclusion du schéma identitaire officiel. En raison des conceptions nationales et patriotiques de la religion, se déclarer athée pourrait même entraîner une forme de bannissement social et politique, et engendrer la peur de l’exclusion. Dans ces conditions, l’athéisme en Europe orientale et du Sud-Est est perçu comme une idéologie antinationale et antipatriotique, une opposition au pouvoir de l’Eglise et de l’Etat, plutôt qu’un courant philosophique, une démarche personnelle sur la religion, l’orthodoxie en l’occurrence, et le résultat d’une interrogation sur l’existence et la notion de Dieu.

Olivier Gillet (ULB).

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