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Bécassine, héroïne catholique de bande dessinée

Avec son visage lunaire sans bouche et son costume breton, le personnage de Bécassine est l’une des héroïnes de bande dessinée française les plus connues du début du vingtième siècle. Née sous le crayon d’Emile-Joseph-Porphyre Pinchon pour le premier numéro de la revue La Semaine de Suzette en 1905, elle s’affirme avec Maurice Languereau, pour les textes, lors de la parution du premier album des aventures de Bécassine, L’enfance de Bécassine en 1913. Cette collaboration fructueuse dura jusqu’en 1938 avec la parution du dernier opus, Bécassine en roulotte. Les albums publiés chaque année entre 1905 et 1938 connurent un succès important. L’héroïne bretonne fut ensuite remise au goût du jour dans les années cinquante, et vingt ans plus tard, devint le sujet d’un air populaire grâce à la chanteuse pour enfants Chantal Goya. Furent alors mis en évidence son caractère bon enfant et maladroit. De la sorte, tout le monde semble avoir oublié que le projet initial des albums comportait une réelle dimension politico-religieuse. Si Bécassine « est ma cousine », comme le dit la chanson, elle n’en demeure pas moins une cousine bien catholique.

En 1905, la maison d’édition Gautier-Languereau publie le premier numéro d’une revue destinée aux jeunes filles : La Semaine de Suzette. Cette maison est déjà connue dans le monde de l’édition et dans les milieux catholiques. Cependant, contrairement à la Maison de la bonne Presse qui publia notamment la revue hebdomadaire Cœurs Vaillants et ses célèbres Aventures de Tintin à partir de 1930, elle n’a pas été créée au sein de l’Eglise catholique. Elle n’en demeure pas moins un organisme voulant diffuser la morale et les valeurs catholiques. À cet égard, l’année de création de la revue n’est pas le fruit du hasard. On sait en effet que 1905 voit adopter la loi de séparation des Églises et de l’État en France. L’événement enclenche un réaménagement de la propagande catholique. Avec les lois laïques adoptées sous la IIIe République, la morale religieuse n’a plus sa place à l’école. L’Église, ainsi que ses défenseurs, se tournent alors vers un autre réseau de diffusion et d’éducation qui connait un boum économique et culturel depuis la seconde moitié du XIXe siècle : l’édition et ses revues visant un public de plus en plus large (femmes, hommes, jeunes garçons, jeunes filles, adolescents).

C’est dans ce climat politique qu’apparaît le personnage de Bécassine, dont la première (més)aventure narrée est adoptée en dernière minute pour les pages couleurs (un coût important autant qu’un coup de marketing pour la maison d’édition) du premier numéro de la Semaine de Suzette et est donc presque le fruit d’un heureux hasard. Cependant, le personnage de revue n’est pas encore littérairement construit. C’est en réalité Maurice Languereau qui lui donne toute sa dimension politique à partir de 1913, grâce à la publication des albums. Maurice Languereau n’est autre que le coéditeur avec son oncle de la maison Gautier-Languereau et le créateur de la Semaine de Suzette. En devenant, sous le pseudonyme de Caumery, le scénariste de Bécassine, il donne une véritable essence à la bande dessinée et à son personnage principal.

Cette bande dessinée met en scène une bonne bretonne attachée à une maison d’ancienne noblesse parisienne. Les maladresses et bêtises de cette bonne, tant de langue que de geste, ne font jamais pâlir la maîtresse des lieux à la fois noble de statut, d’esprit et de cœur : madame de Grand Air. Bécassine incarne en réalité la domestique idéale, porteuse de valeurs de l’Ancien Régime. Sa maladresse et sa bêtise ne sont pas des obstacles à ce statut, bien au contraire. En effet, elle adopte une attitude de soumission. La représentation type du personnage est une Bécassine inclinée et penchée. Outre son attitude de soumission, la niaiserie est un élément probant de son statut social. Ses faiblesses et son infériorité tant intellectuelle que sociale légitiment la supériorité de ses maîtres. Car, chrétienne paternaliste, la maîtresse de Bécassine et ses amis font preuve de bienveillance vis-à-vis de ce trait de caractère qu’ils jugent attachant. Bécassine est jugée « brave ».

Un élément graphique vient confirmer la place sociale du personnage : ses traits. En effet, Bécassine contrairement à sa maîtresse et à la petite fille Loulotte dont elle a la charge, est dessinée en ligne claire. Cette technique consiste à ne dessiner que l’essentiel par un trait unique voire grossier. Cette simplification prive notamment le personnage de bouche. Cet « oubli » a alimenté le courroux des régionalistes breton qui y ont vu le symbole de la domination parisienne et sa volonté de museler les régions. Au-delà du débat, l’absence de bouche du personnage est une marque de son statut social, un symbole de son obéissance et de sa soumission aux classes supérieures. La ligne claire est l’apanage de Bécassine et des personnages de son rang social. Les autres personnages sont plus travaillés. Il y a pour eux une recherche tant pour les visages que pour les tenues. Par contraste, avec sa simplicité et son costume breton, Bécassine dénote, par rapport à ses interlocuteurs dont la mise semble sortie des revues de mode ou de la publicité : les yeux maquillés, les cheveux bouclés, bas en soie, les jupes plissées et les manteaux en cape pour les dames ; chapeaux feutrés, costumes et cannes pour les hommes.

En réalité, la bande dessinée Bécassine donne à voir une société française bilatérale. Seuls deux groupes sociaux sont représentés, et chacun est bien délimité par ses caractéristiques graphiques et ses attributs identitaires : les vêtements, le mobilier, mais également le langage et l’origine régionale. Le premier est celui des bourgeois parisiens, fervents catholiques et habités par un sentiment paternaliste et parisianiste fort. Le second groupe est celui des « pauvres » : les paysans et les domestiques. Ce dernier est essentiellement caractérisé par le maintien de costumes traditionnels régionaux (bretons, basques, auvergnats, etc.) et par son langage : un français approximatif. Tous les personnages de ce second groupe nourrissent un profond respect pour les personnages du premier groupe, à commencer par leur chef de file : Bécassine. Les grands absents de cette bande dessinée sont sans nul doute les ouvriers. Cette absence met en évidence la prédilection des intellectuels catholiques pour le monde rural, cependant qu’ils renoncent pour un temps à mobiliser les classes ouvrières urbaines, déjà en grande partie gagnée à la cause socialiste. La bande dessinée met en avant un monde dichotomisé où seules deux catégories sociales coexistent sans s’interpénétrer. En effet, l’unique fois où la cousine de Bécassine Marie Quillouch (Bécassine à Clocher-les-bécasses, 1935) porte des vêtements modernes et quitte son costume breton, elle est raillée par sa cousine à travers la narration et à travers l’image.

Cette arrogance du personnage de Marie Quillouch, qui aspire à l’embourgeoisement, doit être mise en parallèle avec la décadence du personnage de madame de Grand Air au cours des albums. En effet, cette dernière, noble de nom et de statut, voit à mesure des années de l’entre-deux-guerres son statut social et ses richesses se dégrader. Elle est ainsi contrainte de vendre des terres et de louer ses biens immobiliers à partir de la fin de la Première Guerre mondiale. Alors qu’en 1925 elle part en vacances dans les plus grands palaces du pays basque, elle est obligée de côtoyer en 1936 et 1938 les vacanciers des premiers congés payés. Cette décadence est vécue comme une fatalité par cette dame de la haute bourgeosie et comme une injustice par sa bonne, qui semble n’être que le dernier vestige d’un ancien modèle de société en demeurant auprès de sa maîtresse — même quand cette dernière n’a plus les moyens de la rémunérer convenablement.

A côté de cela, la bande dessinée est une source d’informations pour l’observation des mutations sociétales : Bécassine découvre aussi bien l’automobile que l’électricité et l’eau courante. Car la modernité technologique n’est nullement contradictoire avec les idées conservatrices des penseurs et créateurs catholiques. Ils ne la rejettent pas. Ce qu’ils rejettent, c’est la modernité sociale. Ils regrettent la structuration sociale figée, due à la naissance, qui était de mise sous l’Ancien Régime. En définitive, la bande dessinée Bécassine est un formidable outil de socialisation. Les idées catholiques de ses auteurs et éditeurs sont savamment dosées pour ne pas en faire une vulgaire bande dessinée propagandiste. Par exemple, dans les albums écrits pendant la Grande guerre, le patriotisme y est modéré. Les scènes d’exaltation patriotique sont quasi inexistantes. Seul est mis en avant le caractère français des provinces perdues. Bécassine, en bonne représentante d’une « petite patrie » prend par la main la « petite patrie » alsacienne en couverture de l’album Bécassine pendant la Grande guerre (1916) afin, qu’ensemble, elles forment à nouveau la Nation française, malade de la perte d’un de ses enfants.

Dès lors, à son échelle, la bande dessinée Bécassine participe à la construction de stéréotypes et inculque aux lectrices un certain mode de pensée : celui des milieux catholiques bourgeois, en conflit constant avec le modèle républicain, mais patriote et affublé d’une fierté nationale. Cependant, si Bécassine est certes le reflet des idées d’une époque, elle n’est jamais ouvertement propagandiste. Ainsi, ses aventures ont permis aux idées catholiques et conservatrices de s’exprimer et de s’immiscer dans les foyers français. Ce projet fut une réussite totale. Bécassine est devenue la voisine et la cousine de tous les Français.

Cécile Vanderpelen-Diagre et Cécile Plaa (ULB).

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