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Le pastafarisme, fake cult et vrais enjeux

Lorsqu’en 2005, Bobby Henderson affirme dans une lettre ouverte au comité d’État à l’éducation du Kansas que l’univers a été créé par un monstre en spaghettis volant, il est sans doute loin d’imaginer que les dix millions de fidèles qu’il revendique alors constitueront douze ans plus tard une prophétie auto-réalisatrice. Présents dans le monde entier – jusque dans la Syrie en guerre –, les pastafariens constituent une communauté dont la raison d’être ne se limite pas à parodier la religion.

En 2005, un jeune professeur de physique et « citoyen préoccupé » – Bobby Henderson – se fend d’une lettre ouverte aux autorités scolaires du Kansas. Ces dernières viennent d’acter qu’en cours de biologie les théories de l’évolution, d’une part, et du dessein intelligent (intelligent design), d’autre part, seront enseignées à part égale afin de laisser l’élève exercer son libre arbitre. Dans sa lettre, Bobby Henderson présente une autre « théorie alternative » affirmant que l’univers a été créé par un monstre en spaghettis volant (MSV).

La conclusion de la missive ne laisse aucun doute sur les intentions ironiques de l’auteur : « Je pense que nous pouvons nous réjouir à l’idée qu’un jour ces trois théories aient une part de temps égale dans les cours de sciences de notre pays mais aussi du monde entier : un tiers du temps pour le dessein intelligent ; un tiers du temps pour le MSV, et un tiers du temps pour une conjecture logique fondée sur une masse écrasante de preuves irréfutables et observables ». A ce stade, le MSV n’est rien d’autre qu’une nouvelle théière de Russel. Pourtant en quelques mois, celui-ci va devenir sur Internet un véritable phénomène viral – que l’anthropologue des religions Lionel Obadia a étudié dans un des premiers articles scientifiques consacrés au pastafarisme en 2015 –, le support d’une religion parodique dont la popularité surpasse rapidement les autres « fake cults » présents sur la toile.

Si Bobby Henderson, prophète autoproclamé publie en 2006 L’Évangile du MSV, il est, semble-t-il, rapidement dépassé par l’imagination fertile des premiers pastafariens. En quelques mois, ces derniers, glosant à partir de la lettre de Bobby Henderson, construisent une cosmogonie, un enseignement et une liturgie qu’ils accompagnent d’un art parodique tout aussi original. Selon les pastafariens, le MSV a créé le monde en quatre jours et en état d’ébriété, ce qui en explique les imperfections, puis il s’est ensuite reposé trois jours. Les pastafariens « croient » en l’existence d’un monde au-delà de la mort, composé d’un paradis – des volcans de bières et des boites de strip-teasers et de strip-teaseuses en fonction des goûts de chacun-e – et d’un enfer – la même chose avec les maladies vénériennes en plus. Le MSV s’est manifesté aux hommes pour leur remettre son enseignement.

Ce sont les pirates – dont Bobby Henderson affirme dans sa lettre que le déclin sur les mers explique le réchauffement climatique – qui l’ont reçu via le capitaine Mosey, sous la forme de dix tables de la loi. Mosey en brise malencontreusement deux, ce qui laisse au pastafarisme huit commandements tous introduits par la formule : « Je préférerais que vous évitiez de… », qui témoigne de leur flexibilité. À cela s’ajoute une liturgie dotée d’un calendrier précis (Pastaover, Ramendan, Nouillel) où, pour l’essentiel, les prescriptions convient les fidèles à faire la fête en mangeant des pâtes arrosées de bière, si possible vêtus d’un costume de pirate. La passoire, utilisée comme couvre-chef, est également devenue un symbole de ralliement planétaire.

Des prières sont en outre conçues d’où émergent quelques formules rituelles plagiées à l’instar de « R-Amen » (les ramens sont des nouilles japonaises servies dans un bouillon) ou de « Puisse son appendice nouilleux vous toucher ». Internet et les nouveaux outils numériques facilitent grandement les détournements de symboles (Ichtus) et d’œuvres d’art (voûtes de la chapelle Sixtine). À noter aussi l’existence de pseudo-scissions et de tendances occultistes, les pastafariens s’amusant en particulier à placer aussi bien sur la pierre de Rosette que dans le code d’Hammourabi ou encore sur des photos du sol de Mars des représentations du MVS, attestant ainsi de son omniscience dans le temps et dans l’univers.

Le pastafarisme cible enfin les logiques de marchandisation du religieux. Sur le site lancé par Bobby Henderson, vous pouvez acheter pour 25$ un certificat de prêtrise pastafarienne ainsi que tout un arsenal de propagande (T-shirts, autocollants…). D’autres que Bobby Henderson se sont saisis de l’opportunité que présente le succès du pastafarisme pour enclencher des logiques marchandes sans doute moins parodiques. D’abord autoproduit, L’Évangile du MSV a ainsi ensuite été publié et traduit notamment en français (aux Éditions le Cherche-midi), en allemand et en japonais. Le MSV fait donc l’objet de multiples recette(s).

Pour autant, le pastafarisme n’est-il qu’une parodie virale de religion ? Sans doute pas. L’énergie déployée par les pastafariens dans leurs différents engagements, le recrutement toujours croissant et la fécondité du mouvement sur Internet et de façon croissante dans l’espace public nécessitent de porter un regard attentif à ce que cette communauté représente, y compris à travers les divergences observées dans ses différents contextes d’expression.

Si le décorum pastafarien marque largement l’imaginaire de ceux qui l’abordent, il n’en reste pas moins qu’en contexte étasunien en particulier, l’Église du MSV est au cœur d’un combat pour la promotion de la science. C’est la lutte contre le dessein intelligent et son enseignement à l’école qui est à l’origine de la lettre de Bobby Henderson et celle-ci se poursuit après 2005. Les productions pastafariennes étasuniennes continuent de parodier le scepticisme des milieux intégralistes chrétiens. Récemment, le 25 avril, Bobby Henderson, dont l’activité sur tweeter est modeste, y remerciait les participants de la marche pour la science, organisée en réaction aux propos du président Donald Trump sur les alternative facts.

La cause de la science mobilise moins dans une Europe, pour le moment encore relativement épargnée par le militantisme pro-dessein intelligent. Le pastafarisme y constitue davantage le lieu d’un athéisme joyeux et mobilisateur. Les pages facebook des différentes Églises nationales relaient et encouragent les différentes initiatives. Pourtant, si la parodie reste sur le devant de la scène, quelques réactions aux événements récents témoignent d’un positionnement bien spécifique. Ainsi le(s) responsable(s) du compte de l’Église pastafarienne de Belgique refuse-nt d’adhérer au slogan « Pray for… », largement relayé sur Internet lors des dernières attaques terroristes d’Orlando ou d’Istanbul, préférant promouvoir le slogan « Fight hateful religious ideology ». Un autre post ainsi que plusieurs réactions montrent également une focalisation plus spécifique de ces pastafariens anti-religion sur l’islam.

Cependant, la principale activité mobilisant les pastafariens du monde entier consiste à défier les relations États-religions en s’efforçant de faire reconnaître leur communauté comme culte et en en revendiquant les droits afférents. En 2011, après une longue bataille procédurière, l’Autrichien Niko Alm parvient à obtenir de l’administration de son pays le droit d’utiliser, sur ses papiers officiels, une photo d’identité où il apparaît coiffé d’une passoire. Dans la foulée, de nombreux pastafariens conquièrent ce droit aux États-Unis, en République tchèque, en Australie, etc.

En avril 2016, Karen Martyn, ministeroni de l’Église du MSV de Nouvelle-Zélande célèbre le premier mariage pastafarien ; l’union est valide au regard de l’État puisque la ministeroni est reconnue depuis février comme officiante. Le pastafarisme est reconnu comme religion en Pologne en 2014 — avant que la décision ne soit révoquée — et aux Pays-Bas en 2016. Les enjeux sont loin d’être mineurs puisque dans plusieurs pays d’Europe, le statut de religion ouvre, en fonction des contextes, la possibilité d’obtenir un statut fiscal avantageux, un accès à l’enseignement, voire un financement de l’État. Ainsi, en 2015, l’Église pastafarienne du Luxembourg, alors que le pays renégocie ses conventions avec les cultes reconnus, adresse une missive au Premier ministre du Grand-Duché. Ses dirigeants y revendiquent le statut de première religion du pays au regard du nombre de « likes » de sa page Facebook, supérieur à celui de l’Église catholique. Ils y exigent par conséquent un financement annuel de 7,5 millions d’euros – l’Église catholique obtenant chaque année 6,75 millions d’euros.

Les démarches ne sont cependant pas toujours couronnées de succès. En décembre 2016, la justice bulgare a refusé d’accorder au pastafarisme le statut de religion, dénonçant le mouvement comme délibérément antireligieux et pouvant constituer une menace pour la concorde entre religions. Quelques mois plus tôt, en avril, la cour de justice fédérale du Nebraska déboutait un prisonnier – Stephen Cavanaugh – de sa plainte contre le personnel de la prison accusé de l’empêcher de pratiquer sa religion – i.e. porter un costume de pirate et manger des pâtes. Loin de prendre l’affaire à la légère, le juge John M. Gerrard livre un jugement de seize pages qualifiant le pastafarisme de « satire à visée politique », remettant en question la sincérité de la foi de Stephen Cavanaugh et affirmant que toute fiction ne saurait revendiquer le statut de doctrine religieuse.

Les considérations du juge Gerrard pourraient probablement occuper un colloque de spécialistes en sciences des religions pendant plusieurs journées. Les pastafariens continueront certainement de porter le débat devant les instances compétentes et ces dernières trancheront, sans réduire les oppositions ; depuis la fin des années 1970, la Cour européenne des Droits de l’Homme a ainsi reconnu comme religions entre autres le druidisme, la conscience Krishna, la secte Moon, le mouvement Osho, le veganisme, le pacifisme… et la liste n’est pas exhaustive, sans faire taire les polémiques. En revanche la question des motivations de l’engagement pastafarien reste ouverte et nécessitera sans doute que des chercheur-se-s s’y attachent plus profondément dans les années à venir.

Vincent Vilmain (Université du Maine, Le Mans).

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