Samedi 20 juillet 2019
Jeudi 15 mai 2014

Les Frères musulmans : des islamistes au pied d’argile ?

Sur les pourtours musulmans de la Méditerranée, on assiste à un redéploiement des organisations « Frères musulmans », dont les récents succès électoraux, surtout depuis le Printemps arabe, poussent à reconsidérer leur place dans le monde arabe comme force politique de premier ordre. Cette dynamique est également observable en Europe où les Frères musulmans européens (FME), via la Fédération des Organisations islamiques en Europe (FOIE) — dont le siège est à Bruxelles —, sont également des acteurs importants, voire cardinaux du paysage islamique européen. Preuve de ce dynamisme, les FME organisent chaque année les deux manifestations musulmanes les plus importantes du monde occidental, en banlieue parisienne (au Bourget, au printemps) et à Bruxelles (en septembre), attirant des dizaines de milliers de personnes. Pour autant, ce dynamisme ne doit pas masquer les crises profondes dans lesquelles sont actuellement plongés les Frères musulmans.

L’organisation internationale des Frères musulmans (OIFM) soutenue par le Qatar, s’inquiète de la situation dans laquelle se trouve sa branche égyptienne, depuis que l’armée emmenée par le général al-Sissi a décidé de destituer le président frériste Mohamed Morsi et entrepris de réprimer les Frères musulmans, conduisant à la condamnation à mort de plusieurs membres de l’organisation islamiste. L’inquiétude s’est amplifiée avec le soutien de l’Arabie saoudite et des Emirats au « coup d’Etat » du général Sissi contre les Frères égyptiens ou lorsque ces mêmes Etats ont fait part de leur satisfaction, alors que le parti islamiste Ennahdha était en proie à des difficultés de gouvernance en Tunisie, en 2012 et 2013. Les deux monarchies du Golfe ont été jusqu’à classer le mouvement parmi les organisations terroristes, à l’instar d’al-Qaïda.

Comment expliquer cette politique « antifrère » dans le chef notamment de l’Arabie saoudite, pourtant connue pour être un soutien financier des Frères musulmans ? En effet, alors que l’Arabie saoudite avait intégré les Frères musulmans dans son dispositif de propagande anti-nassérien durant les années 1960, la monarchie des Saouds tend de plus en plus à prendre ses distances avec une organisation dont quelques branches avaient émis des réserves quant à l’alliance américano-saoudienne contre le régime de Saddam Hussein, au début des années 1990. En dépit de cet événement, les liens ont toujours été maintenus entre les Frères musulmans et les Saouds jusqu’aux attentats du 11 septembre 2001, dont les auteurs étaient majoritairement d’origine saoudienne. Riyad était alors persuadé que les discours protestataires des Frères musulmans avaient poussé une partie de la jeunesse saoudienne à adhérer à l’idéologie jihadiste d’Al-Qaïda. C’est la raison pour laquelle, progressivement, les clercs saoudiens ont multiplié les critiques religieuses à l’encontre des Frères musulmans, considérés comme un cheval de Troie, une cinquième colonne dont l’objectif serait in fine de renverser les pays du Golfe.

Les deux monarchies se sont montrées également très critiques envers les soulèvements du monde arabe, redoutant que par effet de contagion les Frères musulmans prennent le pouvoir chez eux comme ils l’ont fait en 2011 en Tunisie et en Egypte. Lors de nombreux meetings, les Frères musulmans ont déclaré à maintes reprises que le but ultime de leur activisme politique était la création d’un Califat, déclaration qui a été perçue comme une menace pour la stabilité du régime saoudien. C’est pourquoi la diplomatie des Saouds tente depuis quelques semaines de faire pression sur les chancelleries occidentales, afin qu’elles interdisent sur leur territoires les Frères musulmans. En réponse, la branche britannique multiplie les rencontres avec des personnalités politiques anglaises, dans le but d’empêcher une éventuelle interdiction.

Si la crise que connaissent actuellement les Frères musulmans est imputable à des facteurs internationaux, elle est également le produit de variables internes. En premier lieu, l’épuisement des grands récits, des grandes constructions totalisantes du sens islamique qui ont largement constitué la matrice idéologique des Frères musulmans, est le point de départ de la crise idéologique que traversent actuellement ceux-ci. « L’islam est la solution », qui fondait l’utopie des Frères musulmans, et à travers laquelle la référence religieuse était présentée comme la réponse à tous les problèmes, a désormais le « souffle court ». Bien plus qu’un slogan, cette formule se nourrissait de l’idée qu’une réponse totale, formulée à partir du religieux, pouvait résoudre l'ensemble des problèmes posés aux musulmans. Si cette expression a connu ses heures de gloire dans les rangs des Frères au début de la décennie 1980, alimentant une littérature en langue arabe sur les réponses islamiques aux défis des sociétés musulmanes contemporaines, elle semble atteindre ses limites à l’épreuve de la réalité.

En Europe, après deux décennies d’une « réislamisation pleines de promesses », les résultats s’avèrent décevants : discrimination religieuse, vies brisées par le militantisme islamique (divorces, échecs…), situations familiales catastrophiques, faiblesse du nombre de convertis... Pour de nombreux militants, les organisations de Frères musulmans ont échoué dans les promesses faites, notamment celle d’une vie meilleure grâce à l’islam. Sur l’autre rive de la Méditerranée, les détracteurs d’Ennahdha (parti frère tunisien) accusent la structure partisane d’avoir été incapable de résoudre la crise économique et sécuritaire dans laquelle la Tunisie est plongée depuis deux ans. Cet épuisement s’accentue également face à l’inertie idéologique dont font preuve les Frères musulmans européens (FME). Un membre français qualifie l’organisation de « concierge de la da’wa ».

Ces positions sont loin de produire un renouvellement et un aggiornamento doctrinal. Incapables de penser le réel en dehors du religieux, les FME se caractérisent aussi par la faiblesse de la production intellectuelle sur laquelle pouvait être articulée l’idéologie des Frères musulmans en Europe. Elles ne disposent pas d’intellectuels organiques au sens gramscien, appartenant à la communauté musulmane militante, capables de justifier idéologiquement l’engagement de leurs coreligionnaires. Au-delà des poncifs habituels sur l’apport de la civilisation islamique à l’Europe, les propos moralisateurs ou le discours victimaire, ces organisations sont, pour l’heure, incapables de produire une pensée intellectuelle.

De plus, même si les FME sont des acteurs hégémoniques du paysage islamique européen, ils n’ont pas réussi à capitaliser leur différents succès religieux et sociaux en influence politique. Il y a bien la volonté chez eux de peser sur le débat publique et politique par une stratégie d’entrisme en appelant leur responsables à intégrer des partis politiques nationaux ou encore à faire du lobbying auprès des institutions européennes à Bruxelles, mais à chaque fois que ces structures ont tenté d’établir un rapport de force avec les pouvoirs publics, elles ont toujours buté sur un échec. Ainsi, en 2004, en dépit des différentes manifestations organisées par des associations proches de la branche des Frères musulmans en France (l’Union des Organisations islamiques en France) rassemblant des milliers de personnes dans l’hexagone, la loi sur les signes religieux dans les écoles publiques a été votée. En Suisse, les associations musulmanes de la Ligue des Musulmans n’ont pas réussi non plus à empêcher la votation sur l’interdiction des minarets en 2009. Les différents appels au boycott du théologien égypto-qatarien Yussuf al-Qaradawi, ou celui des produits considérés comme « sionistes » (Coca-Cola, Levi’s, Nike, entre autres) en signe de soutien à la cause palestinienne, ont été suivis par une minorité de musulmans et progressivement abandonnés.

En second lieu, la crise est également militante. Les FME ont été incapables d’attirer de nombreux militants actifs autour de leurs structures. Alors qu’en Egypte, les Frères musulmans ont réussi à faire de leur organisation un mouvement de masse (revendiquant un million de membres), les FME n’ont jamais réussi à étendre réellement leur base militante. Véritable parti de cadres, l'UOIF, en France, à l'apogée de son action militante au milieu des années 1990, n'a jamais pu atteindre plus de mille membres actifs. Les associations fréristes connaissent une situation similaire dans les autres pays européens, avec parfois un nombre de cadres extrêmement restreint, comme pour la Ligue des Musulmans de Belgique qui n'a jamais compté plus d'une cinquantaine de membres actifs. De nombreux membres ont d’ailleurs quitté les FME du fait d’une structure qu’ils jugeaient lourde, bureaucratique et « stalinienne ». C’est ainsi que près de la moitié des Frères musulmans français et belges ont quitté l’organisation en une décennie.

Pour conclure, les Frères musulmans semblent ne pas avoir pris l’ampleur des crises multiples auxquelles ils doivent faire face. Cette triple crise montre les limites du modèle d’encadrement communautaire des Frères et leur difficulté croissante à s’ériger comme élément principal de la ré-islamisation. Désormais, leur action n’est plus significative, depuis qu’ils sont concurrencés par des mouvements émergents plus dynamiques, dont le discours utopique séduit, tels que la mouvance salafiste. 

Samir Amghar (Université libre de Bruxelles).

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