Lundi 03 août 2020
Vendredi 2 mai 2014

Le blasphème : la terrible régression du droit

C’était le mercredi 2 mars 2011. Après avoir quitté son domicile d’Islamabad, Shahbaz Bhatti, ministre des Minorités religieuses, seul membre chrétien du gouvernement pakistanais, était assassiné par les talibans du Pendjab. Après la mort du gouverneur du Pendjab Taseer quelques semaines plus tôt, il s’agissait du second attentat visant une personnalité engagée contre l’application de la loi punissant de mort le blasphème dans la République islamique du Pakistan. Trois ans plus tard, en mars dernier, le rapport de la Commission américaine sur la liberté religieuse disait craindre que l’augmentation des lois bannissant le blasphème ne conduise à punir des personnes qui ne feraient qu’exprimer des différences de vues religieuses, le Pakistan étant de loin le pays qui emprisonne le plus de citoyens soupçonnés de porter atteinte à la religion, selon ce rapport. « Cette tendance à recourir de plus en plus aux lois anti-blasphème va certainement conduire à une hausse des violations des libertés de religion et d’expression », a indiqué Knox Thames, l’un des responsables de cette commission.

Quatorze personnes sont actuellement dans le couloir de la mort pour ce motif, au Pakistan, et dix-neuf autres y purgent des peines de prison à vie, victimes d’une législation anti-blasphème parmi les plus sévères au monde, et qui vise en particulier la minorité chrétienne, selon le département d’Etat américain. Asia Bibi, une mère de famille accusée d’avoir insulté le Prophète, ce qu’elle conteste, a ainsi été condamnée à mort en 2010 et est toujours, après avoir été défendue par les deux personnalités politiques assassinées, dans l’attente du lancement d’une procédure en appel de la sentence qui la frappe. Il n’est toutefois pas qu’au Pakistan que la loi défend Dieu et ses adeptes de toute atteinte aux dogmes religieux ; la législation de plusieurs démocraties libérales la prévoit aussi, montrant la persistance de l’imprégnation d’interdits religieux au cœur de nos systèmes juridiques. Un blogueur grec a ainsi été condamné par un tribunal à dix mois de prison avec sursis pour blasphème et insulte à la religion, après avoir été arrêté en septembre 2012 par les autorités grecques pour avoir parodié un moine orthodoxe sur Facebook. Dans la foulée de l’affaire des Pussy Riot, le Parlement russe a quant à lui voté en juin 2013, à une écrasante majorité, une loi destinée à réprimer les atteintes aux « sentiments religieux des croyants ».

Plus encore : dans des pays vivant sous le joug de la loi religieuse, mais également dans nos démocraties libérales, le « religieusement correct » revient en force aujourd’hui et contribue à brider la liberté d’expression. L’épisode douloureux de la crise des caricatures danoises, en 2005-2006, a montré à la fois la force politique virulente des images et l’impact que leur poids symbolique pouvait avoir en matière de dialogue comme d’incompréhension entre les cultures, tout autant que de conséquences sur les relations internationales. Elle a ainsi ramené sur le devant de la scène la question du blasphème et réveillé les interrogations sur la licéité de discours et d’images manifestant de l’irrespect à l’égard des religions, fût-ce sur le mode satirique et non sur celui du sacrilège — sacrilège que Voltaire, pourtant ardent pourfendeur de la punition du blasphème, dénonçait sans ambages. Bien que Voltaire n’ait jamais écrit la phrase célèbre « je hais vos idées mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez les exprimer », il ne fait aucun doute que pour le chantre de la tolérance et le défenseur du chevalier de La Barre, l’interdiction du blasphème enfreignait la liberté d’expression.

La censure n’est pas seulement l’apanage du pouvoir, mais également de groupes de pression qui mettent tout en œuvre, jusqu’au détournement de l’esprit de la loi, pour faire triompher leur conception totalitaire d’une liberté d’expression bridée par le respect qui serait dû aux expressions de la foi religieuse. Entre 1984 et 2009, pas moins de vingt procès ont ainsi été intentés devant des tribunaux français pour injure ou diffamation envers une religion. Et ce quand il ne s’agit pas d’une assimilation pour le moins perverse entre l’hostilité à l’égard de certaines idées, religieuses en l’occurrence, et la xénophobie. C’est en tout cas ainsi qu’il faut lire de nombreuses interprétations de l’épisode des caricatures qui, sont dénier le droit à la liberté d’expression, y ont vu une forme ultime de mépris à l’égard de l’Autre religieux, et en ont ainsi fait un produit détourné de ce que l’air du temps désigne de plus en plus souvent sous le vocable d’islamophobie.

L'Organisation de la coopération islamique (OCI), qui regroupe 57 Etats, a dès lors annoncé, dans la foulée des manifestations de colère qui ont suivi la diffusion sur internet d'un film islamophobe tourné aux Etats-Unis et la publication en France de caricatures du prophète Mahomet par l'hebdomadaire Charlie Hebdo, en septembre 2012, qu'elle redoublerait d'efforts pour faire inscrire le blasphème parmi les crimes et délits reconnus en droit international.

En 1999 déjà, l'ONU avait adopté un texte non contraignant qui recommandait « à tous les Etats, à travers leur cadre juridique national, en conformité avec les instruments internationaux de défense des droits de l'homme, de prendre toutes les mesures appropriées pour combattre la haine, la discrimination, l'intolérance et les actes de violence, d'intimidation et coercition motivés par l'intolérance religieuse, y compris les attaques contre des sites religieux, et d'encourager la compréhension, la tolérance et le respect en matière de liberté de religion et de croyance ». Cette résolution avait été déposée à la Commission des droits de l'homme de l'ONU par le Pakistan, avant que des résolutions similaires ne soient adoptées par la Commission dans les années suivantes, et encore récemment.

L'Organisation de la coopération islamique et la Ligue arabe avaient ainsi fait part, au lendemain de l’affaire des caricatures, de leur volonté de saisir l'Organisation des Nations Unies pour obtenir une résolution contraignante, interdisant le mépris des religions et prévoyant des sanctions contre les pays ou les institutions qui enfreindraient cette résolution. Le célèbre dessinateur français Plantu, avait déclaré dans ce contexte : « Il y a de plus en plus une chape de plomb qui tombe sur les dessinateurs de presse et sur les humoristes, quand on parle de religion. On ne se rend pas compte à quel point, hormis l'Eglise catholique sur laquelle on peut taper et qui fait preuve, quoi qu'on en dise, de mansuétude, il est devenu impossible de critiquer les religieux. ».

C’est le même Plantu, preuve de ce que le religieusement correct s’impose définitivement quand il parvient à prendre la création en otage, qui trois ans plus tard dut concéder s’intéresser désormais en priorité au débat social et économique. A la question « Avez-vous peur de caricaturer les religieux tels que les prophètes ? », Plantu avait en effet répondu : « Je ne veux pas humilier les croyants ! A Paris, je ne risque rien ! Vous non plus ! Ce qui m’importe c’est dessiner les “terrestres”, les religieux et ce qui se passe au dessus des nuages ce n’est pas la priorité ! ». La violence, physique ou symbolique, a ainsi gagné ce que la liberté d’expression et de création ont perdu… A contre-courant de ce que l’après mai-1968 avait osé moquer, parfois jusqu’à l’excès, le politiquement correct — tout autant que le religieusement correct — revient ainsi en force aujourd’hui et contribue à singulièrement brider la liberté d’expression.

Un état des lieux à l'échelle mondiale a été dressé par l'ONG Reporters sans Frontières (RSF) dans un rapport intitulé « Blasphème : l'information sacrifiée sur l'autel de la religion », rendu public le 12 décembre 2013. Celui-ci montre que la notion même de blasphème est de plus en plus dévoyée, parmi les 94 pays du monde qui sont dotés d'une législation punissant le blasphème, l'apostasie ou la diffamation des religions : ce qui conduit — alors que par définition, le blasphème ne concerne que le rapport d’un individu à sa propre religion — à l’étendre à ceux qui relèvent d’un point de vue extérieur à la religion concernée. Comme l’écrivait le juriste Hubert Lesaffre dans Libération : « La liberté d’expression ne saurait donc être limitée par la liberté de croyance. La seule limite en ce domaine est le respect de l’ordre public, qui prohibe l’incitation à la haine, la discrimination, ou encore l’incitation à la violence à l’égard non pas d’une religion, mais des personnes qui la pratiquent. La nuance peut paraître subtile mais elle est fondamentale, c’est le citoyen que protège la république, pas sa croyance ».

Nos sociétés sont structurées par des interdits qui sont souvent marqués par l’empreinte du religieux. Notre culture est riche de figures diverses et variées du blasphème, qui n’empruntent au terme que ce qu’il implique de domination : domination imposée par le rigorisme religieux, et qui s’est traduite en droit en sécularisant une catégorie religieuse. Il n’est qu’au regard de la religion, et de ce qu’elle vénère, que l’on blasphème ; si l’on se place d’un autre point de vue, il ne s’agira que de provocation, au pire de mauvais goût ou d’outrage aux bonnes mœurs. Pour évoquer tout outrage envers la divinité et, par extension, toute forme d’irrévérence envers ce qui fait l’objet d’une vénération religieuse, nous ne disposons en effet que de termes connotés : « blasphème » ou « sacrilège » ont été empruntés au vocabulaire religieux et sécularisés, à défaut de termes séculiers qui rendraient compte de ce que les religions jugent comme blasphématoire ou sacrilège. La provocation est alors quelquefois le passage obligé pour dénoncer avec force la violence totalitaire d’un dogme qui voudrait s’imposer à tous. C’est ainsi qu’il faut lire, sans doute, les figures du blasphème qui ont traversé notre culture, de Molière, Voltaire et Sade à Andy Warhol, en passant par Jean Richepin – l’auteur des Blasphèmes – et, plus près de nous Carl Einstein, Nikos Kazantzakis, Roberto Rossellini, Salman Rushdie ou Günther Grass.

Pour de nombreux démocrates, rien ne peut être considéré comme suffisamment sacré pour se dérober à la critique, et brider la liberté d’expression : ils défendent l’idée que les opinions doivent s’exprimer librement, pour autant que cette libre expression réponde aux conditions d’un débat équilibré, qu’elle ne soit pas la négation de la liberté et qu’enfin elle respecte les individus. Professer ceci, c’est dès lors professer le respect et la tolérance à l’égard des individus, quand bien même manifestent-ils une religion ou une croyance peu respectable. En revanche, pour autant que l’on vise les idées religieuses et non les individus, l’irrévérence anti-religieuse entrerait dans le champ de la liberté d’expression, parce que les religions ne mériteraient pas de respect plus marqué que toute idée ou conviction.

Car les idées, fussent-elles sacralisées par certains, voire même figées en dogmes, ne sont après tout que des idées. Rien ne peut empêcher ni d’en chanter les louanges, ni de les mépriser ou de les tourner en ridicule. On ne diffame que les personnes, pas ce qu’elles pensent ou révèrent, ont clamé depuis Voltaire ceux qui au nom de la liberté s’en prenaient aux censeurs. Henri Pena-Ruiz l’a bien résumé : « La libre critique peut aller jusqu’à la satire ou à la dérision, lesquelles ne visent pas les personnes comme telles, mais des croyances et des idéologies qu’aucun principe d’autorité ne doit soustraire au jugement ». Certes, voilà une chose qu’il est difficile, de plus en plus, de revendiquer aujourd’hui, alors même que ceux que l’on accuse de blasphème sont non seulement l’objet de poursuites judiciaires, mais quelquefois menacés de violences ou de mort.

Jean-Philippe Schreiber (ULB).

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