Mercredi 12 décembre 2018
Samedi 16 février 2013

Internet, terre de mission religieuse ?

Au début du mois de février, l’Association française de sciences sociales des religions réunissait à Paris un colloque international rassemblant des chercheurs — historiens, anthropologues, sociologues —, qui travaillent sur les usages d’Internet. Il s’agissait d’examiner la manière dont les religions utilisent cet instrument et d’évaluer les changements que la « révolution internet » a produits dans leurs pratiques. C’était aussi pour les chercheurs l’occasion d’échanger leurs expériences sur l’évaluation des méthodes scientifiques aptes à rendre compte de ces pratiques et de ces dispositifs. La toile offre en effet aux scientifiques un nouveau média d’observation du fait religieux : comment l’analyser, et avec quels outils ?

Force est de constater qu’Internet présente du monde religieux un tableau diffracté par rapport aux médias habituels (télévision, radio, cinéma, presse écrite) et à la réalité tangible ­— la présence du religieux dans la ville, notamment. Comme pour toutes les autres activités humaines, la toile reconfigure les hiérarchies et horizontalise toutes les expressions religieuses. Les « grandes » religions perdent de leur aspect monolithique et hégémonique au profit d’une segmentation et surtout au bénéfice de dénominations religieuses plus confidentielles, qui trouvent sur Internet une manière inédite de visibilisation grâce à leur vitalité numérique. Les nouvelles stratégies de communication offertes par cet outil permettent ainsi à des groupes minoritaires de s’imposer, voire à des « fake cults » d’imposer une homologie iconique qui peut pour l’Internaute peu averti avoir pour conséquence d’abolir la frontière entre l’original et ses pastiches et d’en transformer le régime de réalité.

Grâce en outre au fonctionnement proprement circulaire d’Internet, basé notamment sur l’association de mots sur les moteurs de recherche, les mouvements émergents apparentés au New Âge parviennent à se faire mieux voir et à toucher les préoccupations de certains internautes à la recherche d’une nouvelle spiritualité, d’un bien-être mental ou d’un bricolage spirituel répondant à leurs aspirations du moment. De la sorte, les liens virtuels, la connaissance virtuelle du monde et la sensation d’appartenir à un « village-monde » que crée Internet s’articulent pour créer de nouvelles mythologies, auxquelles peuvent se greffer de nouveaux courants ou de nouvelles pratiques. Parmi ce dernières, on compte la création de communautés spirituelles virtuelles,  de « monastères invisibles » — animés par des moines qui offrent notamment aux laïcs les services monastiques — voire de sites de rituels en ligne ou de prières en ligne. Outre la question de l’efficacité symbolique de ces nouvelles formes de religiosité ou de ces « cyberpastorales » — et des interrogations sur leur authenticité et leur caractère de sacralité —, l’on peut se demander quels liens les « pratiquants » de tels services ont avec l’institution religieuse, catholique ou protestante en l’occurrence ? Les interrogations sont ouvertes à ce sujet. Il semble cependant certain que ces innovations créent bien de nouvelles et originales manières de croire.

Il est tout aussi évident que les religions ont parfaitement adapté aux nouveaux médias leur manière de dispenser le culte et de pratiquer leur prosélytisme, par des stratégies communicationnelles très fines. On voit ainsi des cérémonies religieuses se dérouler en streaming, en direct ou en différé, sur Internet. Certaines d’entre-elles profitent en outre de la sensation de proximité et d’immédiateté du streaming afin de mettre en scène un ici et partout généré par des transmissions à partir de plusieurs endroits différents. Se déploie ainsi une stratégie d’adaptation qui fut naguère à l’œuvre lors de l’implantation des autres grands médias de masse. Il s’agit d’une modernisation de pratiques anciennes auxquelles Internet offre indéniablement un aspect « ludique » très efficace. Il peut s’agir aussi de donner un visage moderne, dans un environnement graphique attrayant, à un discours traditionnel. Les récits de soi, qui ont toujours tenu une place très importante dans les religions comme individualisation exemplaire de la foi, s’accommodent ainsi très bien du décor numérique.

L’un des dispositifs d’adaptation à Internet consiste en la création de sites selon le public visé. Cependant que certains sont à usage prosélyte interne, d’autres visent l’intégralité de la planète Internet, et donc un prosélytisme externe. Les premiers jouent sur les préférences religieuses (les réseaux, mais aussi les sites d’affinités ou de rencontre amoureuse qui s’adressent à une communauté religieuse par exemple, favorisant ainsi l’endogamie) et, dans un style parfois austère, sont un moyen de renforcer les liens de la communauté. Les seconds servent au cybermonde un discours plus euphémisé et ouvert. Comme il y a le télévangélisme, il existe un évangélisme numérique et des cyber-mobilisations. Il va sans dire que ce prosélytisme s’accompagne d’une forte présence sur les réseaux sociaux et les blogs en tous genres. Les followers en charge de pister les nouvelles recrues les filent désormais sur les « murs » de Facebook…  

C’est sans doute les réseaux sociaux et les blogs qui offrent à l’observateur le plus grand changement quant au lien social et à l’ordonnancement des rapports sociaux. Leur fonctionnement crée de nouvelles formes d’interaction et génère indubitablement une reconfiguration de la frontière entre la sphère privée et publique. Cette plasticité présente des caractères inédits, induits par un éclatement des rapports hiérarchiques et l’effritement des lieux d’expression et de partage de la foi.

Nombre de chercheurs s’entendent pour considérer que l’hyperprésence du religieux sur Internet, en particulier à travers les échanges produits par les forums de discussion, les blogs ou les chat rooms, contribue à transformer le rapport du croyant à l’autorité religieuse. Elle modifie sa relation à la tutelle et à la norme religieuses, plus aisément contestées ici qu’ailleurs, de sorte que la fragmentation des références et le nivèlement ainsi produits font bouger les lignes entre le centre et la périphérie des institutions religieuses, ouvrent un champ à la fois plus libre et plus conflictuel aux discours énoncés et rendent plus poreuse la démarcation entre monde profane et message religieux.

Cette dynamique renouvèle dans le même temps la relation du croyant au texte religieux et au droit religieux — objets de discussions, de dissécations, de commentaires en tous sens, à travers une véritable libération de la parole religieuse, dont les femmes sont souvent des acteurs essentiels. Ce qui a pour effet d’accroitre l’horizontalisation de cette parole et d’offrir un espace interstitiel de négociation au regard de ce que la foi impose, avec soi, avec l’autorité, ou avec les autres croyants. S’y ajoute, comme effet de la multiplication des énonciateurs, une déperdition de la notion d’auteur qui invite à repenser le statut des textes et les rapports entre écriture et oralité dans ce nouveau forum religieux mondial en pleine effervescence.

Dans le même temps, le religieux sur Internet s’accompagne de logiques commerciales et concurrentielles — le religieux est un marché, avec ses entrepreneurs, lesquels foisonnent sur Internet — qui contribuent à nourrir la réflexion sur les rapports entre religion et économie, tout autant qu’il ouvre un champ d’observation et de recherche inédit sur la réception, par le consommateur qu’est aussi le fidèle/Internaute, de ces nouveaux produits culturels. L’observation du religieux, elle aussi en plein bouleversement, ne peut passer à côté de cette (r)évolution culturelle.

Cécile Vanderpelen-Diagre et Jean-Philippe Schreiber (ULB).

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