Samedi 23 novembre 2019
Lundi 7 janvier 2013

Tunisie : le procès de Habib Kazdaghli, suite (et fin)

Ce jeudi 3 janvier 2013 a pris fin, ou presque, à Tunis, une saga judiciaire dont les vives tensions témoignent de l’âpreté du climat politique et de la radicalisation des esprits dans la Tunisie post-révolutionnaire, plus que jamais secouée par la question religieuse.

Comme nous l’évoquions dans ces mêmes colonnes en octobre dernier, Habib Kazdaghli, doyen de la Faculté des Lettres de l’Université de la Manouba à Tunis, était en effet poursuivi devant le tribunal correctionnel pour des actes de violence commis par un fonctionnaire dans l'exercice de ses fonctions, suite à une altercation avec deux étudiantes en niqab, en mars 2012, dans son bureau. 

Certes, les faits en eux-mêmes peuvent sembler dérisoires — une irruption importune, une prétendue gifle, des papiers dispersés… Ils le paraissent moins quand on sait la peine qui pourrait frapper le doyen, soit cinq ans de prison, et quand on sait que cette intrusion se situe dans un contexte continu d’intimidation, d’animosité haineuse et de brutalité qui a vu le professeur Kazdaghli être depuis octobre 2011 victime d’agressions et de menaces, jusqu’à l’occupation de la Faculté de La Manouba par des militants salafistes — lesquels tentent d'imposer par la violence et la peur la prévalence des normes religieuses et leur refus des règles académiques.

Cette dernière audience du procès en première instance de Habib Kazdaghli l’a bien montré, qui a vu les accusations à l’encontre du doyen de La Manouba s’effondrer — le certificat médical présenté à l’appui des déclarations de l’étudiante prétendument giflée s’avérant avoir été rédigé par un médecin trop complaisant : faute de charges manifestes, la défense des jeunes femmes en niqab a transformé ce procès en procès politique, et les avocats du doyen, à sa suite, se sont engouffrés dans la même voie.

Deux Tunisies se sont dès lors affrontées au prétoire, avec une rare véhémence. L’une soutient la primauté de la liberté religieuse, défend avec force le droit de porter le niqab en toute circonstance, justifie les débordements salafistes et s’en est pris au doyen Kazdaghli comme l’incarnation d’un esprit occidental méprisable, combattant continument la religion, entravant l’accès aux études supérieures à des jeunes filles vivant avec courage l’expression de leurs convictions… L’autre récuse une liberté religieuse absolutiste, veille à la sauvegarde de l’autonomie universitaire et au rôle de l’Université comme vecteur d’émancipation sociale et culturelle, considère les libertés académiques comme des libertés publiques tout court et stigmatise l’instrumentation des étudiantes en niqab par des groupes à caractère jihadiste — jusqu’à s’inquiéter aussi de la complaisance du pouvoir à leur égard et, pour certains, du manque d’indépendance de la justice…

Ces deux Tunisies qui sont ainsi aux prises n’arrivent pas à se comprendre, se pensent toutes deux discriminées et font une interprétation diamétralement opposée des mêmes libertés publiques. L’une se réclame de l’universalité des droits et se confronte avec répugnance à des jeunes femmes qui se refusent à montrer non seulement leur corps, mais aussi leur visage, c’est-à-dire leur humanité — jusque dans le prétoire. L’autre opère un retournement des droits fondamentaux dont pourtant elle dit se réclamer, pour les subordonner aux normes religieuses là où il y a conflit entre eux, et instrumentalise la justice pour porter atteinte tant à l’institution universitaire qu’aux valeurs qu’elle garantit.

L’une fait du procès Kazdaghli le procès de l’interdiction du niqab — pourtant autorisé à l’Université, en dehors des cours et examens — et des valeurs que le doyen incarne ou lui paraît incarner, comme elle fait des islamistes radicaux d’éternelles victimes de l’une ou l’autre autorité — politique, intellectuelle — qui n’aurait de cesse de les brimer. L’autre en fait le procès des atteintes aux libertés académiques, mais aussi le procès du pouvoir, un pouvoir qui aurait longtemps paru trop bienveillant à l’égard du salafisme radical et aurait dès le départ de l’affaire eu le doyen Kazdaghli comme cible — une interview du ministre de l’Intérieur, sur Hannibal TV, début mars 2012, l’afficherait clairement —, ce dont témoignerait, par un parquet supposé aux ordres, la requalification des voies de fait simples en actes de violence commis par un fonctionnaire dans l'exercice de ses fonctions, ce qui vaut aujourd’hui au doyen de La Manouba le risque d’encourir une peine de cinq années de prison.

L’affaire Kazdaghli ne se résume donc pas à une altercation incidente, et ne s’arrête pas non plus aux portes de l’Université, loin de là. Elle concerne la société tunisienne tout entière, du sens qu’elle entend donner à la révolution du 14 janvier 2011, de la manière la plus juste de concilier les aspirations de ses citoyens, de la place qu’y occupe la femme musulmane dans l’imaginaire collectif, de son rapport à l’austérité morale et religieuse... Elle met à l’épreuve sa capacité de résistance face à ceux qui entendent propager partout, même à l’Université, la ségrégation entre les hommes et les femmes — sombre reflux au regard de l’histoire de la Tunisie, qui fut une pionnière en matière de statut de la femme dans le monde arabe.

Le procès du doyen Kazdaghli est donc un procès symbolique à bien des égards, au cœur des enjeux de la société tunisienne post-révolutionnaire, au moment où la politique sécuritaire du régime issu des élections démocratiques du 23 octobre 2011 se consolide — face à la fois à la contestation sociale et à l’activisme jihadiste sur ses frontières avec la Lybie et l’Algérie. Un procès symbolique à un moment aussi où des signes de plus en plus inquiétants affichent la volonté concertée d’imposer en Tunisie le rigorisme sur le plan moral, d’y affecter la condition de la femme et d’y saper progressivement, sur le modèle turc, les acquis de la laïcisation de la société. Verdict le 17 janvier prochain.

Jean-Philippe Schreiber (ULB).

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