Mardi 11 décembre 2018
Jeudi 15 septembre 2011

L’enfance… de la fascination au viol ?

La condamnation en Grande-Bretagne d’un aumônier anglican de 84 ans qui a avoué avoir abusé de jeunes garçons depuis plus de cinquante ans (The Guardian, 13 septembre 2011) rappelle que le problème des abus sexuels sur mineurs n’est pas l’apanage de l’Église catholique et qu’il se rencontre dans d’autres religions. Au-delà du fait évident que de telles exactions peuvent se perpétrer dans n’importe quel milieu, nous voudrions ici nous interroger sur ce que peuvent en dire les  sciences du fait religieux.

Dans les explications qui sont données au phénomène d’abus par des religieux, plusieurs reviennent sans cesse :

1° les déviations que sont toujours susceptibles d’occasionner les positions d’autorité ;

2° les perturbations psychologiques induites par une sexualité « rentrée » ;

3° des penchants pédophiles structurels d’individus qui choisissent pour les assouvir des professions qui les mettent en présence de « proies » captives (aumôniers scouts, enseignants, etc.).

Toutes ces explications sont certainement pour partie acceptables. Une quatrième explication, plus rarement alléguée, en appelle à la fonction particulière qu’occupe l’enfance dans l’imaginaire et le système conceptuel de la plupart des religions. Qu’en est-il réellement ?

Il est certain qu’une grande partie des religions fonctionnent grâce à un classement des réalités binaire, selon les catégories du pur et de l’impur. Le contact, corporel ou spirituel avec les hommes, des aliments et des matières jugées impures peut avoir des implications sociales et religieuses profondes (excommunications, souillures, exclusions, etc.). Dans ce système, la sexualité (et les humeurs diverses qu’elle occasionne) est le plus souvent catégorisée dans la saleté matérielle et spirituelle. Dans beaucoup de religions, il en résulte une tension profonde pour les croyants, tiraillés entre le devoir de procréation et l’interdit qui pèse sur l’acte sexuel, perçu (à tort ou à raison) comme un acte de péché. Le problème est d’autant plus complexe pour les religions du livres qui font le plus souvent une grande distinction entre les péchés commis par un inconscient et ceux perpétrés par un homme ou une femme averti. De ce fait, plus les fidèles sont conscientisés, plus la vie sexuelle devient un tourment permanent. A l’inverse « les simples d’esprit » sont environnés d’une relative tolérance.

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que l’enfance soit revêtue d’une aura de pureté particulièrement forte, qui dépasse l’intérêt obligé de toute société pour les personnifications de sa survivance.  Dans des sociétés baignées par l’obsession du péché, l’enfance est revêtue par essence des valeurs de franchise, de simplicité et d’innocence. De la sorte, la sublimation de cette période de la vie peut laisser croire à des relations dénuées d’enjeux sexuels. La tentation de ce laisser prendre par cette illusion est d’autant plus forte quand les partenaires sexuels habituels, les femmes en l’occurrence, sont perçus comme l’incarnation du péché de chair – un sort que leur réservent la plupart des religions.

Un regard rétrospectif sur l’image de l’enfant à travers les âges permet de constater qu’à certaines périodes, les tendances « juvénistes » s’accroissent. On pense notamment à l’après Première Guerre mondiale, quand le discours nataliste des États occidentaux donne à l’enfance un poids inédit. Synonyme de renouveau, « l’âge tendre » incarne un idéalisme prometteur puisque vierge de toute corruption. Les imprimés diffusés à l’époque par le monde catholique font de fait la part belle à la jeunesse, pure et prometteuse – qu’on pense par exemple à Tintin. Cette imagerie a-t-elle donné lieu à un surcroît d’abus sur mineurs? A vrai dire, on n’en sait rien. D’une manière générale, les pratiques sexuelles demeurent un chantier largement en friche pour l’anthropologie, la sociologie et l’histoire. Les historiens sont embarrassés pour traiter d’un objet qu’on ne peut approcher, dans la plupart des cas, qu’à partir de sources très limitées : les enquêtes de police et le discours social, lesquels offrent certes des biais intéressants mais pas forcément généralisables. Quand aux sociologues et aux anthropologues, ils doivent se baser sur l’observation de pratiques par nature taboues. Les sociétés modernes ont en effet cloisonné très nettement les domaines privés et publics et la la sexualité est réservée à la sphère intime. Dès lors, nous ne disposons d’aucune information pour comparer le rapport des différentes religions à l’égard de l’enfance, et en inférer la propension plus importante de certaines d’entre elles pour une fascination infantile qui dériverait vers la pédophilie.   

Cécile Vanderpelen-Diagre (ULB-CIERL).

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