Mercredi 24 avril 2019

Ukraine : le président que l’on n’attendait pas…

C’est un comédien et humoriste inexpérimenté en politique, populiste pour d’aucuns, Volodymyr Zelensky, qui a remporté avec une majorité écrasante de plus de 73 % des voix, ce dimanche 21 avril, l’élection présidentielle en Ukraine, face au président sortant Petro Porochenko. Le symbole est fort, et ce d’autant que le président ukrainien jouit de pouvoirs importants, notamment comme chef des armées — ce qui n’est pas négligeable dans un territoire névralgique, où peut se jouer le sort de l’Europe —, et que ce néophyte en politique devra à la fois gérer les délicates tensions avec la Russie et gouverner sans majorité parlementaire, du moins avant les élections législatives prévues en octobre prochain.

Ce qui nous occupera ici n’est pas tant le fait que l’outsider qu’était Volodymyr Zelensky s’est plu à brouiller les pistes entre la fiction qu’il a produite et interprétée à la télévision et sa propre campagne politique — les analogies sont en effet frappantes avec la série télévisée prophétique qu’il a écrite pour la deuxième chaîne nationale, et mettant en scène un inconnu propulsé en politique. Ni que la campagne de Zelensky ait été menée essentiellement, outre la télévision, sur les réseaux sociaux et sans programme défini, sinon des mesures vaguement libérales et la promesse de lutter contre la corruption qui gangrène le pays. Ni que la population ukrainienne, cinq ans après sa révolution, ait choisi de tourner le dos à ceux qu’elle avait porté aux nues après l’Euromaïdan pour amener au pouvoir, dans un pays éprouvé par des années de guerre, un symbole de la résistance aux élites et au supposé « système ». Ni même le délicat rapport à la Russie, omniprésente dans les affaires ukrainiennes.

Ce qui intéresse ici, c’est qu’outre le fait que le candidat Zelensky avait à porter le lourd fardeau de paraître être le cheval de Troie de Vladimir Poutine et un pantin entre les mains du très influent milliardaire Ihor Kolomoisky, le propriétaire de la chaîne qui a diffusé sa série télévisée, il pâtissait de ce qui pouvait être considéré comme une tare majeure. En effet, même si Volodymyr Zelensky a déclaré « je ne suis pas un politicien mais un type normal, qui est juste venu pour détruire le système », en réalité, sa « normalité » pouvait être contestée, du fait de son appartenance déclarée à la communauté juive, dans un pays très majoritairement chrétien — mais où la communauté juive est malgré tout l’une des plus importantes d’Europe, estimée à plus de 350 000 personnes.

Cette identité déclarée surgit dans un contexte particulier, l’antisémitisme connaissant un regain important sur le continent, spécialement en Europe centrale et orientale. Elle s'affirme aussi dans un pays, l’Ukraine, qui s’est signalé par un passé antisémite marqué, notamment avec les pogroms de 1881-1884, les lendemains tragiques de la Première Guerre mondiale et bien entendu la Seconde Guerre mondiale et la shoah — on se souvient notamment du massacre de Babi Yar, à proximité de Kiev, en septembre 1941, au cœur de ce que l’historien américain Timothy Snyder a appelé les Terres de sang.

Un territoire où, au milieu du XVIIe siècle déjà, le soulèvement antipolonais mené par les cosaques de Bogdan Khmelnytsky causa la mort de dizaines de milliers de juifs, contribuant à inverser le mouvement migratoire des populations juives de l’est vers l’ouest de l’Europe et à accélérer la rupture sociale et culturelle que connut le judaïsme après cette période. « Il est juif (…). C’est suffisamment important pour être noté dans ce pays qui a vu l’essentiel de sa population juive disparaître durant ce que l’on a appelé la ‘shoah par balles’. Un massacre qui a précédé l’arrivée de l’armée nazie dans le pays et qui fut essentiellement exécuté par la population locale, comme l’ont démontré les recherches du père Desbois » a écrit dans les colonnes du Figaro le réalisateur français François Margolin, qui a suivi la montée en puissance du candidat Zelensky. 

Le symbole est fort aussi parce qu’il paraissait à d’aucuns difficilement imaginable qu’une personnalité juive affirmée puisse occuper un poste majeur tel que la présidence ukrainienne, dans une contrée plus vaste que la France et peuplée de 45 millions d’habitants, où des groupes ultra-nationalistes, vilipendant le rôle politique supposé des juifs et perpétuant la haine antisémite traditionnelle, ont tenu le haut du pavé il y a peu encore. Une contrée à propos de laquelle la Russie, dénonçant le « régime néonazi » et « fasciste » en place à Kiev, s’est régulièrement plu à pointer du doigt l’antisémitisme présumé pour justifier, parmi d’autres motifs, son engagement militaire à son égard, voire l’annexion de la Crimée. Ce qui a conduit le New York Times à titiller l’attitude de Moscou au lendemain de la victoire du nouveau leader ukrainien : « Mr. Zelensky’s triumph hits back at years of Russian propaganda presenting Ukraine as a failed state dominated by fascists steeped in anti-Semitism and contempt for Soviet fighters who defeated Hitler’s forces in World War II ».

Enfin, et surtout, le symbole est fort parce que l’actuel Premier ministre ukrainien Volodymir Hroïsman, qui a occupé auparavant le poste de président du Parlement, est également juif lui-même, petit-fils de rescapé de la shoah, membre actif de la communauté juive de sa ville de Vinnytsia, que la perspective de ce binôme politique pouvait accréditer chez les électeurs ukrainiens le stéréotype de la domination juive — et dès lors affaiblir la candidature de Volodymyr Zelensky. Il n’en a rien été, témoignant de la vigueur du sentiment démocratique ukrainien et du rejet de poncifs qui autrefois ont pu avoir cours dans le pays, notamment le complotisme, du moins chez les plus jeunes, qui ont massivement voté en faveur de Zelensky dès le premier tour de la présidentielle — lui–même n’a au demeurant que 41 ans, tout comme son Premier ministre.

« L’Ukraine est le seul pays au monde, à part Israël, où le président et le Premier ministre sont juifs », s’est félicité Edouard Dolinsky, un des leaders de la communauté juive ukrainienne. Pour le grand rabbin d’Ukraine Moshe Reuven Azman, « cela dit beaucoup de la maturité du peuple ukrainien », rappelant que « les Ukrainiens et les juifs n’ont pas toujours eu des relations faciles ». Dans le même temps, les habitants de la petite ville de Pruchnik, dans le sud de la Pologne voisine, battaient et brûlaient un épouvantail juif dressé sur la place centrale du village, sensé représenter le personnage de Judas Iscariote, et ce à l’occasion de la fête chrétienne de Pâques…

D’après le réalisateur François Margolin, le fait d’affirmer et de revendiquer pleinement son appartenance au judaïsme aurait été, du point de vue de Zelensky lui-même, un atout, dans la mesure où le nouveau président considère que l’Ukraine actuelle, plutôt que cultiver l’antisémitisme, cultive plutôt la culpabilité de son attitude durant la guerre. « Zelensky, c’est la revanche du ‘petit juif’ sur les antisémites » ajoute-t-il à propos de celui qui arbore un humour typiquement juif, proche de la verve malicieuse de Woody Allen, et qui a adressé au philosophe Bernard-Henry Lévy, venu l’interviewer : « Le fait que je sois juif arrive en 20e position dans la longue liste de mes forfaits… ». C’est aussi une manière de revanche de l’histoire, peut-on également considérer. Au demeurant, il est vrai que selon une étude publiée en 2018 par le Pew Research Center américain, 5 % seulement des adultes ukrainiens disent ne pas vouloir accepter les juifs comme concitoyens, chiffre parmi les plus bas en Europe de l’Est, si on le compare à celui de ses voisins : 14 % en Russie, 18 % en Pologne, 22 % en Roumanie, 23 % en Lituanie — et qui monte à 32 % en Arménie.

D’autres enquêtes indiquent cependant que la situation est complexe : un rapport publié récemment par le gouvernement israélien relève malgré tout de nombreux incidents antisémites en Ukraine ces dernières années : « A striking exception in the trend of decrease in anti-Semitic incidents in Eastern Europe was Ukraine, where the number of recorded anti-Semitic attacks was doubled from last year and surpassed the tally for all the incidents reported throughout the entire region combined ». L’an dernier, des membres du Congrès américain ont condamné la legislation ukrainienne qui « glorifie les collaborateurs des nazis », une legislation qui selon eux irait même plus loin que les très controversées lois polonaises limitant ce qui peut être dit et écrit concernant les complicités locales durant la shoah : « It’s particularly troubling that much of the Nazi glorification in Ukraine is government-supported » ont-ils indiqué dans cette lettre signée par une cinquantaine de sénateurs et représentants, stigmatisant le sentiment anti-russe qui semble autoriser nombre de célébrations nationalistes, parfois encouragées par les autorités ukrainiennes, dont celles faisant l’apologie des collaborateurs de l’occupant nazi durant la guerre.

L’Ukraine envoie pourtant des signaux contradictoires. Le 27 janvier 2015, journée dédiée à la mémoire de la Shoah, le Premier ministre Volodymir Hroïsman avait demandé aux députés de la Rada, le Parlement ukrainien, de se lever pour observer une minute de silence en souvenir des victimes du génocide commis à l’encontre des juifs durant la Seconde Guerre. C’était la première fois qu’un tel événement se produisait au Parlement de Kiev… Quatre ans plus tard, J Forum peut désormais titrer : « Zelensky : le Coluche juif d’Ukraine, l’emporte à 73 % » — dans un pays en paix précaire avec son passé, pourrait-on ajouter.

Jean-Philippe Schreiber (Université libre de Bruxelles).

 

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