Dimanche 27 mai 2018

Faire son deuil sur Internet : que font les religions ?

Depuis sa popularisation dans les années 1990, Internet s’est profondément complexifié, offrant des services tant de communication (forums et courrier électronique) que d’information (pages web). Les religions n’ont pas manqué d’investir ce média. En 1983 le premier forum à caractère religieux faisait son apparition et, depuis lors, le phénomène s’est amplifié de manière exponentielle, de telle sorte qu’aujourd’hui, l’un des moteurs de recherche les plus utilisés au monde dénombre des centaines de millions de résultats pour la recherche « religion ». Cette fulgurante expansion témoigne d’un intérêt très marqué, déjà abondamment décrit par les sciences humaines, des religions pour ce média, efficace tant pour créer du lien communautaire que du sens, fût-il virtuel, pour les individus. La question se pose de savoir, d’un point de vue micro, comment il opère lors d’expériences qui touchent à l’intime, tel le deuil.

Les dispositifs virtuels mis en place par les religions afin de faire face au deuil sont non seulement nombreux, mais également hétérogènes. Ils se déploient sur la toile via des pages web, des blogs, des forums, des réseaux sociaux, mais également via les smartphones grâce à des applications. L’objectif de ces dispositifs consiste majoritairement à proposer une aide. Celle-ci peut être de quatre types : 1° une plateforme d’échanges à l’intérieur de la communauté de croyants ; 2° l’offre d’extraits d’écrits saints, de prières et de chants religieux ; 3° des conseils relatifs au comportement à adopter en présence de personnes endeuillées ; 4° des informations pratiques au des funérailles et des rituels propres à chaque culte.

L’aide provenant directement de la communauté de croyants invite les membres à publier des articles, des témoignages ou encore de participer à des forums avec, d’une part, la possibilité d’exprimer leur souffrance et, de l’autre, celle de répondre aux personnes endeuillées afin de leur offrir leur soutien. Le site TopChrétien.com en est un exemple : les usagers peuvent y « rencontrer » d’autres personnes et la page web relève d’une fonction d’échange très intense. Sur la forme du blog, les internautes peuvent exprimer leur souffrance et offrir leur expérience personnelle à la connaissance des autres. Le forum a ici tant une fonction d’exutoire que de lien social.

L’aide qui consiste à mettre à disposition des extraits d’écrits saints, des prières et des chants religieux est moins interactive. Par exemple, les sites internet Chabad.org (juif) ou Ajib.fr (musulman) permettent, d’une part, de retrouver en ligne des textes à caractère sacré et, d’autre part, de les proposer aux personnes endeuillées afin de les accompagner. Le site Livret-de-Cérémonie.fr a également pour objectif d’accompagner les familles en les assistant dans le choix des textes, chants et musiques utilisés lors de la cérémonie et en éditant, dans un délai très court, un livret « très soigné qui restera un souvenir précieux pour les personnes présentes le jour des funérailles ». L’entreprise, à vocation commerciale, émane de l’association Vivre son deuil, laquelle, depuis 1995, rassemble et forme des bénévoles chargés d’accompagner des personnes endeuillées — écoute téléphonique, deuil des seniors, deuil des enfants, animation de groupes. On voit ici à l’œuvre un réseau d’initiatives qui mêlent opération commerciale, service d’information et « phisching » (contraction des mots anglais « fishing », en français pêche, et « phreaking », désignant le piratage de lignes téléphoniques, traduit parfois en « hameçonnage ») qui consiste ici à accueillir des individus désorientés par la douleur et l’ignorance des démarches administratives et sociales exigées par les funérailles.

La troisième catégorie d’aide qui concerne les conseils relatifs au comportement à adopter face à une personne endeuillée a pour objectif d’apaiser l’anxiété des internautes démunis de paroles ou de gestes face au deuil d’autrui. De nombreux sites, dont Lamed.fr (juif), par exemple, abordent de manière plus détaillée les conduites les plus idoines : « Rendez-lui visite », « laissez-le parler », « donnez-lui ce dont il a besoin », etc. L’auteure de ces conseils base son expertise sur la « tradition juive », apte à « consoler celui qui en a le plus besoin » et émaille donc ses recommandations d’exemples bibliques : « Sachez reconnaître que la seule chose qui guérira votre ami, c’est le temps. La loi juive en a tenu compte pour fixer les différentes étapes du deuil qu’une personne affligée va franchir, cette période s’étendant sur un an quand il s’agit de la perte des parents. Au fur et à mesure que le temps passe, les restrictions diminuent et peu à peu les personnes en deuil réintègrent la société. » Les réactions des internautes au texte indiquent qu’ils y ont en effet trouvé du réconfort.

Enfin, la dernière catégorie d’aide regroupe les informations pratiques au sujet du deuil. En effet, la mort, le deuil et les pratiques sociales qui s’y rapportent sont parfois perçus différemment d’une religion à une autre et il peut être utile de le savoir. Le site Lamed.fr toujours, décrit les diverses étapes de la chiva se déroulant les sept premiers jours après le décès. Le site web du Service Catholique des Funérailles relate lui aussi toutes les étapes par lesquelles le défunt et sa famille vont passer, du trépas à la sépulture. Ces informations permettent non seulement de mieux comprendre certaines pratiques, mais visent également à apaiser les craintes des familles concernées.

L’énergie dont les communautés religieuses font preuve dans la mise en place de ces dispositifs s’inscrit évidemment dans une stratégie globale d’investissement de la toile, vue, toutes religions confondues, comme une opportunité de prosélytisme. Dès 2002, le cardinal américain John Patrick Foley, déclarait, au nom du Conseil pontifical pour les communications sociales, dont il était président, qu’Internet était un « don de Dieu ».

Rares sont les discours des militantes et militants religieux qui déplorent réellement l’omniprésence des médias virtuels. Tout au plus se méfient-ils de pratiques qui ne passent pas par les institutions religieuses. Ces dernières mettent donc tout en place pour « capter » l’attention des internautes. La perspective que l’« en ligne » remplace à terme le « hors-ligne » (la vie communautaire, la participation aux cultes et rituels et la rencontre avec les autorités religieuses) est de la sorte court-circuitée. C’est que les communautés religieuses savent qu’Internet est, pour beaucoup d’utilisateurs, un supplétif dans le parcours spirituel et qu’il ne les éloigne pas forcément de la communauté des croyants. L’anonymat et l’immédiateté du Web sont en fait des opportunités d’intercepter des personnes isolées ou éloignées. Internet a la capacité de rassembler les gens qui cherchent à constituer un espace communautaire virtuel là où la réalité socioculturelle ignore, rejette ou minore leur identité religieuse.

Le rapport complexe à l’égard des autres est particulièrement à l’œuvre dans le cas du deuil, processus qui incite tant au repli individuel qu’à la recherche de relations interpersonnelles et au désir de silence, qu’à la quête des paroles et des discours réconfortants. Dans cette configuration, les religions peuvent habilement utiliser les outils virtuels et procurer une expérience d’empathie à la fois locale et collective, mais surtout « à la demande ».

Force est de constater, par ailleurs, que d’une manière le plus souvent informelle et à des degrés très variables, les individus font appel à l’imaginaire religieux dans la construction des « stèles  funéraires » virtuelles qu’ils mettent en ligne. Diaporamas, films sur YouTube et Dailymotion, page Facebook posthumes alimentées par les proches et la communauté des « followers » et sites dédiés à des défunts sont autant de manières de rendre présents les absents, de donner une corporéité aux morts, d’échanger des souvenirs et d'entretenir la mémoire. Tous ces mécanismes relèvent d’une mécanique absolument individuelle (et parfois commerciale, puisque beaucoup d’entreprises funéraires offrent ces services). Les religions se sont parfaitement adaptées à cette évolution. Elles peuvent évidemment s’appuyer sur une expertise séculaire. À la panoplie de règles d’usage et d’échanges, de paroles, de gestes, de symboles, de lieux et de rites qu’elles ont installés au cours des siècles dans l’organisation des pratiques funéraires, elles en ont ajouté de nouvelles, plus virtuelles, certes, mais non moins efficaces pour offrir une nouvelle expérience de soi dans la mort. 

Amandine Bourgeois et Cécile Vanderpelen-Diagre (Université libre de Bruxelles).

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