Mardi 16 octobre 2018
Vendredi 27 février 2015

Catholiques intégristes, fondamentalistes, d’identité, qui sont-ils ?

Catholiques intégristes, fondamentalistes, d’identité, qui sont-ils ?  Peter Potrowl

Récemment, les grands rassemblements à l’occasion de la « Manif pour tous » en France ainsi que la prolifération sur Internet et dans les médias d’un discours dénonçant la discrimination, voire la persécution, dont sont victimes les catholiques – « la christianophobie » et la « catholicophobie », en référence bien entendu à l’« islamophobie » – semblent indiquer un nouveau militantisme de la « cathosphère ». Mais s’agit-il réellement de nouveaux « pèlerins », ressourcés par une génération plus zélatrice que la précédente, ou d’un redéploiement de l’action ? Peut-on les qualifier, comme on le fait souvent, d’intégristes ou de fondamentalistes religieux ? Il y a peu, un colloque à Paris se penchait sur ce que les sociologues et politistes préfèrent appeler le « catholicisme d’identité ».

Ainsi était mis sous la loupe une myriade de groupes et mouvement qui, bien que se réclamant d’une même Église, sont profondément divisés. Leur répertoire d’action mêle des pratiques anciennes, qui empruntent à la culture contre-révolutionnaire, et les techniques de propagande et de diffusion les plus actuelles.

L’idée de distinguer les catholiques d’ouverture des catholiques d’identité est née des observations du politologue Philippe Portier qui a pu déceler une tension entre deux régimes : d’une part celui du témoignage, enclin à accueillir positivement la société moderne et, d’autre part, celui de la certitude de la foi, cherchant la visibilité d’une identité forte, plutôt en réaction face aux changements implantés par le Concile Vatican II. Sans vouloir être un reflet exact du réel social, ces deux concepts servent à mettre au jour la dialectique qui agit, tant dans la hiérarchie cléricale que parmi le laïcat. Cette dialectique peut se lire à la fois dans les discours et dans les répertoires d’action. La prédominance de l’un ou de l’autre pôle est profondément liée au contexte historique.

Après Vatican II, le monde catholique choisit, en grande partie, une stratégie qui vise à témoigner de sa foi dans la société. Il s’agit alors de rompre avec les comportements et pratiques privilégiés par le passé, lesquels se nourrissent de l’idée que la société est un « mauvais lieu » et qu’il faut agir contre elle. L’option de l’après-guerre est souvent décrite comme celle de l’ « enfouissement ». Dans les années 1970, Paul VI décide de s’en distancier et au contraire enjoint les croyants à se montrer. Jean-Paul II réaffirme cette directive dans l’encyclique Redemptoris Missio (1990). Il s’en suit une renaissance de l’investissement des catholiques dans l’espace public : en politique mais aussi dans la rue — processions, pèlerinages, etc.

Le récent renouvellement militant s’ancre, tout en dénonçant le libéralisme et le capitalisme, dans le langage de la modernité libérale, en appellant au « droit des minorités ». Il faut dire que la chute du Mur de Berlin a fait disparaître l’interlocuteur communiste. Dès lors, les catholiques doivent essentiellement affronter le libéralisme et toutes ses facettes. Parmi celles-ci, ce qu’on nomme « la démocratie des identités » se révèle particulièrement porteuse. Se pose alors la question : comment parler un langage qui s’adresse à tous les citoyens, et qui donc n’est pas trop confessionnel, tout en affirmant son identité ? Force est de constater que les réponses sont les plus diverses et il est bien délicat de dresser une cartographie de tous les mouvements et initiatives.

Le réinvestissement de la rue s’accomplit le plus souvent dans un vocabulaire qui emprunte tant à l’histoire militante qu’à la culture d’aujourd’hui, avec une forte connotation folklorique — que l’on pense aux Gavroches par exemple, qui arborent un romantisme de résistance en créant une ambiance ludique. Dans un autre registre, les Sentinelles et les Veilleurs utilisent un registre qui puise dans la performance, le sitting et le happening. Ces mouvements ont en commun qu’ils n’ont pas de réel porte-parole et fonctionnent selon une organisation horizontale qui mobilise les troupes grâce à Internet. Les plateformes mises en place et les « groupes » sur Facebook permettent non seulement un « soi en ligne » mais un « soi en communauté » d’autant plus efficaces que le réseau est très souple et permet de jouer sur un cadre semi-public ou confidentiel. L’image peut, elle aussi, être adaptée selon les besoins – confession affichée ou non – mais toujours dans le but de présenter des catholiques heureux, souriants, joyeux et surtout jeunes, comme le groupe Glorious qui fait de l’electro-pop louange (Lyon).

Le réseautage par la toile se superpose évidemment aux moyens de diffusion et de rassemblement habituels, tels les pèlerinages et les JMJ. Deux vecteurs restent très opératoires : le scoutisme et les écoles. En France comme en Belgique, l’enseignement catholique est en croissance exponentielle.  Dans la République, tout un travail de la part des pouvoir organisateurs et des congrégations est réalisé pour reprendre l’école en main et y réaffirmer un caractère religieux. Il s’agit aussi de convaincre les parents qu’ils sont « les premiers éducateurs de leurs enfants » et de s’engager en ce sens. Ceux-ci répondent à l’appel. On estime à 30 000 le nombre de familles françaises engagées dans les mouvements familiaux, lesquels se retrouvent pour gérer des actions d’entraides (écoles des devoirs, bourses aux vêtements), des retraites et groupes spirituels mais aussi des pétitions et autres tentatives de pression sur le politique. En général, les individus sont engagés dans différentes associations qui concernent la vie spirituelle, professionnelle, politique ou encore les mouvements de jeunesse. Toutes ces associations dessinent un maillage territorial fort dense.

En France, il semble que l’on puisse discerner un tournant dans ces engagements à partir de l’année 1999, avec la loi instaurant le Pacte civil de Solidarité (dit PACS, 1999). Les débats sur les modifications législatives concernant la famille et la filiation ont provoqué une réactualisation très vigoureuse des prises de positions. Tout se passe comme si le monde catholique trouvait la voie vers l’unité tant recherchée autour de ce que l’historien du catholicisme Denis Pelletier a appelé « la république de l’intime ».

Se greffent à cette actualité d’autres enjeux parfois plus conjoncturels, mais aux effets profonds. Ainsi, à la suite des affaires des caricatures de Mahomet, le monde catholique a lui aussi connu son blasphème avec l’œuvre du plasticien Andrea Serrano, Piss Christ (2011). Comme on le sait, en Avignon, l’affaire a été récupérée par le Front national. Elle a insinué dans une frange du monde catholique l’idée que les chrétiens sont attaqués dans la plus grande indifférence. Ce discours de victimisation s’est très bien apparié avec celui de la minorisation de certains musulmans. Cette convergence d’intérêts a été habilement utilisée lors des Manifs pour tous. Le but était de diluer le caractère catholique de l’événement tout en tentant de réhabiliter l’appartenance confessionnelle auprès d’une opinion publique sensible aux droits des minorités.

On l’aura compris, les événements susceptibles de canaliser les énergies vers une unité toujours espérées ne manquent pas. Pourtant, dans les faits, l’unité n’est que de façade et les lézardes confirment ce que les sociologues savent depuis longtemps : le catholicisme est une illusion d’optique derrière laquelle œuvrent des individus profondément marqués par le pluralisme. Ainsi, malgré tous leurs efforts pour pratiquer, incarner, produire une communauté, les catholiques de ce début du XXIe siècle sont déterminés par un individualisme galvanisé par l’internationalisation du fait religieux. Même les plus prolixes sur l’alignement avec la Curie romaine sont, quand on examine leurs actes, pratiques et discours, dans l’hybridité. Les plus « ouverts » sont imprégnés de tradition et pourvoyeurs d’identité — comme par exemple les Poissons rouges, mouvance chrétienne du Parti socialiste. Bref, les catégories sont mouvantes.

Toutefois, les spécialistes semblent d’accord pour penser qu’en ce début de siècle, on est passé dans une logique de catholicisme d’identité plutôt que d’appartenance ; phénomène d’ailleurs observable pour toutes les croyances. Pour toutes les religions, la question de l’identité est vitale. Toutes doivent forger un corpus de signification à activer pour s’imposer dans une société où le questionnement sur cet aspect du vivre ensemble et du vivre avec soi est capital et omniprésent.

Cécile Vanderpelen-Diagre (ULB).

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