Lundi 03 août 2020
Lundi 17 novembre 2014

Ainsi soient-ils - La religion, un bon sujet de série télé ?

La semaine dernière, la seconde saison de la série phare d’Arte et Zadig production intitulée Ainsi soient-ils s’achevait. L’intrigue imaginée par David Elkaïm, Bruno Nahon, Vincent Poymiro et Rodolphe Tissots est basée sur le parcours de cinq jeunes hommes qui entrent au séminaire des Capucins à Paris. Leurs histoires, motivations et psychologies très différentes ont pour effet qu’ils vivent leur engagement de manières très diverses. Ils découvrent, avec le spectateur, que leur destin est en outre lié aux arcanes de la hiérarchie ecclésiastique, prise dans les jeux de pouvoir à son sommet et tiraillée par les secousses d’une Église déchirée sur de nombreuses questions : les sans-papiers, la chute des vocations, la sexualité et/ou le mariage des prêtres, la « modernité » politique et sociale, le mariage pour tous. La série a défrayé la chronique, que ce soit dans les médias catholiques ou non.

Les critiques énoncées sont intéressantes à deux égards. Premièrement, elles posent une question très ancienne qui est celle du rapport entre les sujets sacrés et la fiction. Deuxièmement, elles montrent combien le fait religieux est susceptible d’intéresser ce qu’on appelle communément le grand public : près d’un million de téléspectateurs ont en effet suivi la série. Les réalisateurs de cette dernière étaient conscients de traiter d’un sujet compliqué ; il s’agissait de ne pas froisser les sensibilités religieuses. Comment ont-ils procédé et comment leur message a-t-il été reçu par le public ? Ce sont les questions que se sont posées Muriel Andrin, théoricienne du cinéma, et Cécile Vanderpelen-Diagre, historienne du catholicisme contemporain, toutes deux enseignantes à l’Université libre de Bruxelles.

C.V.-D. : Comment expliquer, sinon le succès, du moins l’intérêt qu’a suscité Ainsi soient-ils ? En quoi cette série se distingue-t-elle ou s’inspire-t-elle de ses homologues ?

M.A. : L’intérêt de cette série, comme de beaucoup d’autres à l’heure actuelle, est sans aucun doute une écriture très complexe du point de vue scénaristique, qui s’articule selon le principe des narrations en réseaux. Cela permet de présenter des enjeux complexes mais surtout à plusieurs niveaux (des nouveaux séminaristes accueillis par les Capucins jusqu’au Pape), en suivant le parcours d’une multitude de personnages assez attachants et humains, même si certains ont plus d’importance (comme Fromenger ou Yann, Guillaume, Raphaël et José, les quatre séminaristes). L’autre enjeu, et sa spécificité, tient bien évidemment au choix d’un sujet peu relayé par les fictions – la religion –, un sujet intemporel mais aussi lié à l’actualité socio-politique en France (notamment avec la question du mariage pour tous, la position de l’Eglise vis-à-vis de l’homosexualité, la question des sans-papiers, etc.).

En ce qui concerne la mise en scène, et comme le soulignent les critiques positives des quotidiens français comme Le Monde ou Libération, je pense que l’on a échappé de peu au sensationnalisme. Il suffit de regarder les bandes annonces sur Arte ou encore la jaquette du DVD (et les gouttes de sang sur la statue d’une sainte immaculée…) pour se rendre compte que la série en elle-même ne correspond en rien à cette esthétique ! J’avoue que je n’étais pas du tout convaincue par le début du premier épisode qui me semblait terriblement mal réalisé (la voix off de Jean-Luc Bideau ne laissait rien présager de bon), voire mal interprété… sans compter le côté prévisible de la narration, notamment en ce qui concerne la présentation des nouveaux séminaristes. Puis les personnages s’installent, la dynamique se met en place, on se laisse prendre… et cela s’enlise cependant un peu durant la deuxième saison, dans une sorte d’éclatement.

C.V.-D. : On peut se demander si cet éclatement de la seconde série n’est pas dû aux attaques de certains critiques catholiques (comme c’est le cas sur le site www.ainsisoientils.com) qui lui ont reproché notamment une vue très caricaturale de l’institution ecclésiale (un des reproches principaux étant que « ceci n’est pas la réalité » !). Est-il possible de dire que cette pression a eu des effets sur la saison 2 ? Si cela était avéré, on aurait le cas d’une série dont l’intrigue se relâche parce qu’elle a trop voulu plaire à son public. Dans le cas de la plupart des séries, celui-ci attend sans doute que les personnages soient fidèles à eux-mêmes. Il est probable que dans le cas de Ainsi soient-ils, la presse catholique veuille qu’ils demeurent surtout fidèles à l’image qu’ils veulent imposer du catholique : un individu attaché à sa communauté, à sa croyance, mais qui reste indépendant dans ses opinions. Pour exemple, Raphaël n’a pas du tout l’habitus pour défendre le mariage pour tous, mais il le fait néanmoins… Ce passage est curieux et peu vraisemblable mais je crois qu’il a sa raison d’être dans l’équilibre général à trouver avec un public très sensible.

M.A. : C’est vrai que dans la deuxième saison, certains personnages deviennent plus complexes, et donc difficiles à saisir. C’est le cas de Raphaël, dont les lignes définitoires sont systématiquement troubles : à mi-chemin entre la fascination pour le pouvoir et une lucidité qui l’en distancie, partageant les secrets de Bosco mais aussi de sa hiérarchie, déchiré entre ses responsabilités familiales, son attrait de la chair et ses convictions religieuses. Pour en revenir aux changements entre les deux saisons, je ne sais pas si ce sont les critiques ou l’opinion du public qui ont eu le plus d’impact. Mais il est clair que la saison 2 propose une autre perspective, même au niveau esthétique. Plusieurs éléments posent question. D’abord l’absence de logique de groupe des jeunes séminaristes qui était au cœur de l’intrigue de la première saison, remplacée ici par des trajectoires individuelles. La saison pâtit également d’une gestion très différente du suspense, beaucoup moins intense. Après la fin ‘coup-de-poing’ de la première saison (Fromenger écarté ; José, criblé de balles, qui respire encore), tout retombe un peu comme un soufflé, notamment à cause des tensions plus faibles et de la disparition subite de certains personnages (Emmanuel, mais aussi le directeur des Evêques de France, décédé entre les deux saisons). L’écriture est véritablement différente ; les problématiques sociétales sont plus effleurées que véritablement scénarisées : pour exemple, la question du mariage pour tous, évacuée au travers d’une seule conversation, contrairement aux sans-papiers dans la première saison qui représentait un véritable enjeu narratif récurrent.

En fin de compte, les scénaristes ont décidé d’appliquer une des thématiques imposées par Monseigneur Poileaux, afin de sauver l’Eglise de France ; là où il y avait du spectacle (peut-être parfois trop) dans la première saison au travers de retournements de situations, des péripéties, de fins suspendues, c’est l’austérité dans tous les sens du terme ! Cela va jusqu’au refus de dramatisation ou même de mise en scène à proprement parler (notamment en ce qui concerne le vote pour vendre les Capucins qui n’est finalement pas montré) ; une saison presque anti-climactique (le climax étant l’apogée ou le dénouement d’un drame). Seules les figures de José (Samuel Jouy, un des meilleurs acteurs de la série) et de Monsieur Poileaux (l’excellent Jacques Bonaffé) semblent à l’abri de toute prévisibilité narrative.

Mais le coup de grâce est bien évidemment pour moi le remplacement du personnage principal, Etienne Fromenger, par Dominique Bosco ; ce dernier, malgré la maladie, est loin de provoquer l’empathie du spectateur et induit plutôt une réaction d’ambiguïté….

C.V.-D. : Pour la deuxième saison, je suis tout à fait d’accord ; l’effacement du père Fromenger a pour effet une sorte de délitement de l’intrigue. Voulu ou non, c’est significatif d’un des ressorts de la religion. Selon les spécialistes, ce qui fait qu’il y a religion, c’est trois R : rituel, règles et récit. Ces trois éléments conjugués parviennent à créer du lien et de la communauté. Or, on sait que celle-ci fonctionne très fort à partir de figures d’autorité. Fromenger en a, pas Bosco, et toute la communauté s’en trouve affaiblie. De plus, évidemment, Bosco met plus d’énergie dans le respect de la doctrine que dans la recherche de la transmission d’un message et d’un rêve. C’est un des tout grands tourments des religions qui doivent sans cesse trouver les moyens de se perpétuer dans la tradition, tout en offrant un message (un récit) qui fasse sens pour les hommes et les femmes actuels.

M.U.: Que vois-tu de spécifique dans le traitement de la religion par la série ? Pourquoi as-tu été ‘engluée’ dans ces intrigues vis-à-vis de ce que tu connais, d’un point de vue scientifique, sur toutes ces questions ?

C. V.-D. : Ce qui est frappant dans la série c’est qu’elle est parvenue à sonner « juste » par rapport à la réalité de la vie et aux tourments des croyants aujourd’hui. Il est très clair (et les critiques catholiques ont été unanimes pour le reconnaître) que les scénaristes se sont basés sur de vraies enquêtes de terrain. Ils parviennent à « faire voir » les grandes tensions de l’Eglise aujourd’hui : le problème du primat de la communauté sur le ministère, la difficile conciliation entre l’idéal et la realpolitik, l’intégration des marginaux,… le tout en s’inspirant de l’imaginaire, des codes et du patrimoine artistique religieux. Par exemple, José, le repris de justice, incarne le pécheur sur la route de la rédemption qui, lorsqu’il frappe à la porte de l’Église, y est accueilli. C’est une très belle allégorie de la miséricorde. Les personnages de prêtres sont par ailleurs un topos dans la littérature et le cinéma (Bernanos, Bresson, etc.). Ils sont à la frontière du monde des hommes et de celui de Dieu. Raphaël, déchiré entre son milieu très bourgeois et la pauvreté évangélique personnifie admirablement saint François d’Assise. Guillaume, alors qu’il est très découragé, aide une mère célibataire dans un foyer d’accueil à accoucher le soir de Noël. Il accomplit de la sorte une forme de miracle de la conversion et « sauve » l’une de ses brebis.

Cet univers référentiel est toutefois suffisamment subtil pour ne pas sombrer dans un apostolat dérangeant pour un spectateur incroyant. Les scénaristes ont dès lors montré qu’il était tout à fait possible de traiter de questions religieuses en évitant les écueils typiques du genre, soit la dénonciation, la banalisation, la moquerie d’une part ou, d’autre part, le plaidoyer, la visée dogmatique. La toute récente série américaine The Bible (inventée par Mark Burnett et Roma Downey) est tombée dans ce dernier travers. Si elle a pu mobiliser deux millions de téléspectateurs, elle a été boudée par les amateurs de séries. Pour plaire à ces derniers, il s’agit de traiter des questions de spiritualité, de surnaturel, d’engagement et de foi avec une subtilité et une dialectique dans lesquelles ils peuvent se reconnaître… parce qu’elles correspondent à la manière dont nos sociétés, pour la plupart, vivent et pensent le fait religieux.

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